La France, grande (im)puissance au Moyen-Orient

Pourquoi la France est-elle impuissante – sinon absente – devant les événements de Syrie ? Certes, le ministre des Affaires étrangères s’égosille à demander le départ de Bachar Al Assad. En vain : soutenu par la Russie, l’Iran et la Chine, le régime syrien se maintient et semble gagner du terrain sur les insurgés.

Ces derniers, pourtant, sont régulièrement alimentés en armes, en hommes et en matériel par le Qatar et l’Arabie séoudite qui ont, si l’on peut dire, tombé le masque, puisqu’ils appuient partout où ils le peuvent les salafistes aussi bien que les islamistes, faisant passer ces derniers pour des modérés aux yeux de l’opinion publique. Les Turcs, quant à eux, se montrent désormais plus réservés, se contentant de laisser ouvert un seul poste frontière : celui de Bab el Hawa.

Russes et Chinois rendent un fier service aux Occidentaux en opposant régulièrement, au Conseil de sécurité des Nations unies, leur veto à toute résolution laissant poindre une intervention internationale en Syrie. Serions-nous vraiment prêts à envoyer nos soldats, nos avions et nos navires de guerre en Méditerranée orientale ? Rappelons que l’armée syrienne est loin d’être aussi inefficace que l’armée libyenne…

C’est d’ailleurs l’affaire de la Libye qui a entraîné la radicalisation de la posture russe : Moscou vient de réaffirmer, en fin de semaine, son soutien au régime de Damas. Sous l’impulsion d’un intellectuel sans aucun doute épris de bons sentiments, nous nous sommes précipités en Libye pour défendre les habitants de Benghazi, menacés de massacre par le sanguinaire Kadhafi ; nous avons en même temps laissé mourir la population de Syrte. En envoyant des troupes au sol, nous avons outrepassé la résolution du Conseil de sécurité qui prévoyait uniquement la neutralisation du ciel libyen, empêchant ainsi le bouillant et non moins dictateur d’utiliser son aviation contre sa propre population.

Aujourd’hui, la Libye est déchirée entre tribus et régions qui veulent toutes avoir une part du gâteau. Le droit d’ingérence utilisé depuis le début du troisième millénaire par l’Occident en Afghanistan et en Irak, avec les résultats que l’on sait, transgresse l’un des principes fondamentaux des relations internationales : celui de la souveraineté des États. Pourquoi pas ? À condition de le remplacer par un autre système diplomatique, qui demeure introuvable. D’autant qu’utilisé exclusivement par l’Occident vis-à-vis des pays du Sud, ce droit d’ingérence pourrait avoir des relents de néo-colonialisme avéré.

La situation en Syrie est différente : mosaïque d’ethnies – circassiens, turkmènes, Kurdes – et de religions – chrétiens rattachés ou séparés de Rome, sunnites majoritaires, chiites alaouites, ismaéliens ou druzes – le pays est aujourd’hui menacé d’éclatement, à l’instar de l’Irak.

Tout cela n’explique toutefois pas la faiblesse de la France, hier encore puissance de référence au Levant. M. Juppé, en son temps, avait rappelé notre ambassadeur à Damas et renvoyé parallèlement celui de Syrie en France. Est-ce une solution ? La diplomatie ne sert-elle pas surtout avec ses adversaires ? Une rupture des relations ne gêne-t-elle pas plus les peuples que les gouvernants ?

En février 2005, lors du tragique assassinat de l’ancien président du Conseil libanais Rafic Hariri, Jacques Chirac, qui connaît pourtant la région bien mieux que d’autres, s’est laissé emporter par l’émotion et la passion causées à juste titre par la perte d’un « ami très cher », accusant immédiatement les Syriens d’être les commanditaires de l’attentat. Peut-être. Sans doute. Mais l’enquête n’avait pas encore commencé… La France, dont la puissance et la force dans cette région était de garder langue avec tous, ne parlait plus avec les Syriens.

La France ne parlait déjà plus avec l’Iran, pourtant puissance régionale incontestée, alliée de la Syrie et contrôlant le Hezbollah au Liban. En conséquence, la France ne parlait plus avec une bonne portion des Libanais puisque le général Michel Aoun, force incontournable du camp chrétien, s’était allié au Hezbollah.

La France ne parle plus avec une partie des Libyens, certaines tribus et régions s’accrochant à l’ancien régime tandis que le nouveau tarde à « récompenser » les pays qui l’ont installé.

La France ne parle pas souvent avec l’Algérie, dans un perpétuel jeu du « je t’aime moi non plus ».

La France a du mal à parler avec les Irakiens, surtout depuis un récent incident au cours duquel un colonel, membre d’une délégation officielle en visite en France, a été arrêté à sa descente d’avion et mis en garde en vue 24 heures durant par des gendarmes zélés, sur plainte d’un opposant iranien d’Auvers-sur-Oise.

La France a enfin du mal à établir un dialogue avec l’Égypte nouvelle, tombée dans l’escarcelle des Frères musulmans.

La France est en train de perdre son rôle, sa crédibilité et l’efficacité de ses médiations.

Plus que tout cela la France, protectrice des chrétiens dans les anciennes provinces de l’Empire ottoman depuis François Ier, se voit désormais contestée avec succès dans ce rôle par un certain Vladimir Poutine. Le « Tsar russe » ne cache pas son ambition de prétendre être dorénavant le défenseur des chrétiens d’Orient, à travers la diplomatie de l’État russe, mais également celle des Popes de l’Église orthodoxe.

Un adage levantin rappelle qu’il n’est pas de guerre possible au Proche-Orient sans l’Égypte, comme il n’existe pas de paix possible dans cette région sans la Syrie. Certains n’hésitaient pas à ajouter qu’il ne pouvait y avoir de stabilité sans une présence française, rempart contre les velléités hégémoniques anglo-saxonnes. Cette sentence ferait-elle désormais partie du passé ?

A. J. S.

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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