Voltaire, au secours !

La vague de manifestations qui a déferlé à la mi-septembre dans toutes les capitales musulmanes et européennes n’est pas sans rappeler l’épiphénomène des caricatures de Mohammad en 2005 et 2006 ; c’était alors une vaste instrumentalisation montée par l’imam de Copenhague, qui avait ajouté aux douze caricatures du Prophète une fausse photo de cochon, insulte suprême en islam, avant d’effectuer une tournée de « sensibilisation » dans les capitales arabes. Alors que ces caricatures avaient été publiées le 25 août 2005, les émeutes n’ont commencé qu’en janvier 2006.

Le film ‘sacrilège’ de 2012 connaît exactement le même parcours : diffusé en mars, il ne produit de dommages collatéraux qu’en septembre. Cela montre à quel point les masses musulmanes sont plongées par leurs gouvernements dans une atmosphère d’ignorance et de non-savoir : écrasée par des régimes pour le moins autoritaires, la grande majorité des musulmans dans le monde n’a pas accès à un enseignement digne de ce nom. Ce sont les jeunes diplômés de Tunisie et d’Égypte qui ont fait vaciller les pouvoirs répressifs, même si leur révolution a été confisquée tour à tour par les militaires et les islamistes – Frères musulmans et autres salafistes. Quel est le dictateur ou l’homme fort qui va permettre à ces jeunes d’accéder à l’enseignement, autrement dit nourrir autant de serpents qui risquent de venir le piquer ? À moins qu’il soit éclairé et doté d’une sagesse certaine, aucun gouvernement autoritaire ne s’y risquerait.

On a accusé l’hebdomadaire Charlie Hebdo d’être provocateur, mais n’est-il pas dans son rôle ? S’il fallait interdire la presse provocatrice, ce serait nier en Occident les principes nés au siècle des Lumières. Moins d’une semaine après cette vague de violences, un sommet islamo-chrétien se tenant au Liban en appelle aux Nations unies pour interdire la « diffamation des religions ». Ce sommet a constitué un comité de juristes afin de préparer un texte destiné à « préserver » les religions. Ils relayent en cela une revendication maintes fois réitérée de l’Organisation de la Conférence islamique. Mais en quoi une caricature ou un mauvais film s’en prenant à telle ou telle religion peuvent-ils ébranler la foi ?

La religion n’est qu’une organisation temporelle regroupant des communautés dont les membres partagent ou croient partager la même croyance. Toute organisation temporelle, toute communauté implique un pouvoir et une hiérarchie : nous ne sommes plus dans le monde du sacré mais dans celui des hommes, de leur ego, de leur attachement au pouvoir, et parfois de l’instrumentalisation de la foi. Celle-ci relève, pour sa part, du domaine intime et de la relation de l’individu avec le transcendant. Lorsque le sommet islamo-chrétien demande une loi de la communauté internationale interdisant de dénigrer les religions, nous sommes dans le déni du libre-arbitre et dans l’oppression d’une liberté concernant le choix ou le non-choix d’une croyance en toute connaissance de cause à tel ou tel dogme.

C’est bien la définition de la laïcité, celle qui englobe tous les citoyens, alors que les religions, sensées relier, défont les liens sociaux.  C’est en ce sens que la France, État laïc et républicain, ne peut se permettre, au risque de recréer le communautarisme, de négliger toutes ces brèches que d’aucuns tentent d’ouvrir dans ce concept de laïcité inscrit dans la Constitution.

Du fond du désespoir déclenché par ces foules d’ignorants apparaît cependant un immense espoir à Benghazi, où la population s’est pris en main et a fait ce que le gouvernement n’a pas réussi à faire : la chasse aux esprits obscurs que sont les milices islamistes salafistes.

A. J. S.

Revenir en haut de la page

Publicités

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :