La morale républicaine, pour en finir avec la loi de la jungle ?

L’actualité en France est décidément dominée ces jours-ci par un déchaînement de violence entre jeunes : le lynchage de Grenoble, ce jeune sportif roué de coups à mort dans les vestiaires, des enseignants régulièrement agressés… Le vivre-ensemble en prend un sacré coup ! Plusieurs questions se posent désormais à nous avec insistance.

Est-ce le règne de l’enfant-roi instauré dans les années 1980 qui entraîne de la part de ces jeunes une attitude ne connaissant plus de limites ? Cela expliquerait la banalisation d’une violence au quotidien, ce sportif qui donne des coups de pied au thorax de son camarade en lui répétant « je vais te retirer la vie » ; cela expliquerait également la désacralisation du maître, qui représentait non seulement l’autorité mais également le savoir. C’est d’ailleurs ce dernier point qui est crucial : « A-t-on encore besoin du savoir ? » entend-on parfois dire les jeunes, qui tirent leurs références des séries télévisées, ou pire encore, de la télé-réalité. Autrement dit, ils sont tirés vers le bas, par des programmes choisis pour plaire au plus grand nombre et non pour distraire en élevant l’être humain ou en le faisant réfléchir (oui, ils existent, mais trop peu nombreux ou à des heures tardives). Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel ne devrait-il pas se pencher plus sérieusement encore sur ce qu’on voit à la télévision, sur ce qu’on entend et sur ce qu’on lit dans les médias ?

Le pouvoir de l’enfant roi n’explique cependant pas la dégradation de ce que nos hommes politiques et l’establishment appellent, légèrement, le « vivre-ensemble ». Ne leur en déplaise, le vivre-ensemble ne m’intéresse aucunement. Ce que j’ai appris à l’école, c’est le vouloir vivre-ensemble. Parce qu’on m’y a inculqué le concept de citoyenneté : dès mon plus jeune âge, on m’a expliqué, comme disait le professeur Topaze, que « bien mal acquis ne profite jamais » autrement dit la morale républicaine ; en tant que citoyen, on m’a rendu, même si hélas ce n’était pas réel tous les jours, responsable de la cité. Et l’autre, les autres, l’étaient également. Cette coresponsabilité nous rendait solidaires et il devenait normal sinon naturel que l’on veuille vivre ensemble pour le bien de la cité. Vincent Peillon a mille fois raison de vouloir restaurer l’enseignement de cette morale républicaine. Cela permettrait également à nos enfants de découvrir l’autre. Cet autre qui nous fait peur parce qu’il n’est pas notre double, notre clone. L’autre qu’il faut apprendre à respecter pour le reconnaître. Et comment peut-on prétendre le reconnaître si on ne le connaît même pas ?

Mais l’école ne suffit pas. C’est aussi, c’est surtout à la maison que l’éducation se fait. Comment peut réagir un enfant qui n’a pas étudié, qui n’a pas fait ses devoirs et écope d’une mauvaise note, lorsque son père ou sa mère, au lieu de serrer la vis et de le recadrer, s’en prennent aux enseignants, de nouveau les véritables hussards de la République, qui découvrent que leur vocation est devenue un métier à risque.

Renvoyé trois jours du collège pour avoir chahuté dans le car de ramassage scolaire, je me souviens que mon père avait trouvé la sanction trop légère par rapport au manque de respect dont j’avais fait preuve envers l’enseignant qui nous surveillait. Ce souvenir est resté ancré dans ma mémoire, associé à bien d’autres qui forcent encore mon admiration et mon respect pour ce dernier rempart de la République contre les dérives communautaires, racistes, xénophobes, et les violences qu’elles entraînent.

La république, la Res Publica, est responsable de notre société et des liens qui nous unissent ; mais chacun de nous doit la porter en lui-même sans oublier de la transmettre. La loi républicaine peut être plus ou moins clémente ou compréhensive, mais elle se doit d’être intransigeante envers tout ce qui peut délier ces liens. À force de ne plus former des citoyens co-responsables de la cité, il ne faudra pas s’étonner que le chaos et la jungle s’installent en France.

A. J. S.

Publicités

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :