Des musulmans contre l’art… des musulmans

«Technologia», de Mounir Fatmi.

Projection de versets du Coran sur le sol du Pont-Neuf à Toulouse. – Photo Nicolas Brasseur. Le Printemps de Septembre, Toulouse 2012.

Après la triste affaire du navet L’Innocence des musulmans et des caricatures de Charlie Hebdo, qui avaient donné prétexte à quelques fauteurs de troubles pour orchestrer des manifestations violentes et parfois meurtrières, voilà que ces mêmes agitateurs s’en prennent à une production artistique. Technologia, l’œuvre incriminée, a pourtant été présentée au Qatar avec succès par son créateur Mounir Fatmi, Marocain de confession musulmane. Et c’est en France qu’elle est contestée !

Peu importe que le dispositif de projection de cette vidéo montrant des cercles entrelacés avec des versets du Coran calligraphiés se soit mis en marche par erreur, à un moment où la portion de sol occupée par l’image n’était pas circonscrite par un cordon empêchant les visiteurs de marcher dessus. Y avait-il vraiment de quoi pousser soixante à quatre-vingt personnes à manifester contre ce qui leur apparaissait comme un « blasphème » ? De quoi gifler une jeune femme parce qu’elle marchait – provocation délibérée ou non – sur les versets ainsi projetés ? Non, mille fois non.

Au moment où le Louvre célèbre les arts et la civilisation islamiques, cet incident reflète – il faut bien dire les mots qui fâchent – la misère intellectuelle d’une partie de ceux qui se réclament de l’islam. En sanctuarisant non pas la religion musulmane, mais la représentation individuelle qu’ils s’en font, ces croyants érigent leur propre susceptibilité en réalité et leurs propres peurs en dogme.

Mais de quoi ont-ils peur exactement ? Et au nom de quoi prétendent-ils imposer leur conception de la foi aux autres, ce qui est discutable sous toutes les latitudes et en principe absolument impossible au sein de notre République laïque ? Se prétendent-ils plus érudits, meilleurs connaisseurs de l’islam que les califes Al-Mansûr ou Haroun Al-Rachid, commandeurs des croyants sous les règnes desquels florissaient les sciences, les arts et les lettres ? Un Islam des Lumières a bel et bien existé. Aux riches heures des Abbassides ou du temps de la splendeur d’Al-Andalus, le pouvoir avait su s’entourer de savants, de penseurs et d’artistes. Mais depuis la prise de conscience, au XIXe siècle, par des élites musulmanes d’un retard par rapport à l’Occident et de la nécessité de le combler pour échapper à la domination impérialiste, la renaissance (Nahda) se fait toujours attendre. Malgré les tentatives d’individualités brillantes, il n’y a pas encore eu de véritable réforme religieuse, notamment sur la question essentielle de l’interprétation (ijtihâd), que la plupart des écoles théologiques de l’islam sunnite récusent au nom d’une lecture traditionaliste, voire littéraliste, du Coran.

Mais les « indignés » de Toulouse n’en sont probablement pas même là : le Coran n’est sans doute pour la plupart d’entre eux qu’une référence sacrée, livre révéré mais jamais ouvert… Partant, ce n’est plus la connaissance ou la culture théologiques qui priment, ce qui permettrait encore le débat, mais l’intensité de la foi de chacun, c’est-à-dire ce qui relève de l’affirmation péremptoire. On en revient donc au dogme, dans ce qu’il a de plus rigide et de plus aveugle. Dogme que certains cherchent aujourd’hui de plus en plus à imposer aux autres, et c’est là où le bât blesse.

Généreuse envers tous, la République française accorde à chacun de vivre sa foi librement, tant que celle-ci reste confinée dans la sphère privée. Face à ceux qui rêvent d’en faire une bannière de guerre, il est peut-être temps de brandir fermement l’étendard de la laïcité.

A. J. S.

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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