Comment on devient islamiste et salafiste en France

(Dessin : Damien Chavanat)

La vague de violence qui déferle actuellement en France au nom d’ « un certain islam » pose plusieurs questions dont les médias se sont fait le relais.

De l’immigration ouvrière au regroupement familial

Lorsque la première génération des travailleurs immigrés est arrivée en France dans les années 1960, nous avions été les chercher en masse dans nos anciennes colonies : Algérie, Tunisie, Maroc principalement. Nos entreprises cherchaient des ouvriers non spécialisés et non qualifiés, à mettre sur les chaînes des usines d’automobile (Billancourt et Sochaux), de sidérurgie (Lorraine et tout l’Est), et enfin dans le secteur du bâtiment. En 1965 ils étaient 800.000 Algériens, 400.000 Marocains et 200.000 Tunisiens. Le contrat était clair : « tu viens (seul), tu travailles, tu touches ton salaire et tu repars chez toi ». Et cela s’est passé ainsi jusqu’en 1974, année où la République a unilatéralement rompu ce contrat en instaurant le regroupement familial : « tu viens, tu travailles, tu touches ton salaire et non seulement tu restes, mais tu as le droit de faire venir en France toute ta famille laissée au pays ». Nous avions été les chercher au bled, dans les villages, où nombre d’entre eux avaient souvent deux, parfois trois et même quatre épouses. Et dans un vaste mouvement d’hypocrisie, l’administration française, au moment du regroupement familial, a fermé les yeux : la seconde épouse devenait officiellement une belle-sœur, la troisième une cousine, et ainsi de suite.

L’intégration par le travail… mais coupée des racines

Cette première rupture a pourtant eu des conséquences bénéfiques : les fils et les filles de ces immigrés, en arrivant sur le sol français, voyaient encore à l’époque que le père, en travaillant, touchait les fruits de son labeur et avait les moyens d’envoyer de l’argent au pays. Ils se sont donc mis à l’ouvrage à leur tour, le travail devenant naturellement un vecteur d’intégration efficace. C’est à cette époque que remonte l’éclosion de petites entreprises dans le bâtiment, dans la peinture, dans la rénovation, et surtout l’installation de ces petites « supérettes » que nous sommes bien heureux de voir ouvertes tard le soir.

Paradoxalement, c’est avec la troisième génération, et la quatrième aujourd’hui, que nous avons connu de véritables problèmes. À l’école, le fils d’immigré était jusque-là dans une démarche de droit à la ressemblance : Français comme les autres, par le droit du sol. Mais dès la fin des années 1980 et le début des années 1990, l’actualité internationale bouleverse ce sentiment – première Intifada en décembre 1987, invasion du Koweït par l’armée irakienne en août 1990, guerre du Golfe en février 1991. Au sein de cette même école censée être républicaine, citoyenne et laïque, le regard des autres change : « tu es Français… mais musulman », « … mais Algérien », etc. « Français mais ». Or, c’est d’abord dans le regard de l’autre que le jeune adolescent lit sa propre différence. Son premier mouvement de révolte est dirigé vers ses parents et ses grands-parents qui,  par souci d’intégration rapide, l’ont coupé de ses racines. Sans lui enseigner la langue de ses ancêtres, l’arabe, sans lui parler du pays d’origine, qu’il ne connaît pas, et sans lui enseigner l’islam, une religion dont il a hérité à la naissance. Dans le même temps, à l’époque du règne de l’enfant-roi, il rejette l’autorité parentale : lui va à l’école, il possède le savoir, alors que son père ou son grand-père n’ont pas eu cette chance, et sa mère encore moins. Son regard vis-à-vis de ses parents change au fil des mois et des années.

Des jeunes désœuvrés, cibles privilégiées des extrémistes

Une double déstructuration, à la fois identitaire et familiale, qui le pousse à une restructuration exclusivement articulée autour d’un islam dont il ignore tout : il lui suffit de traverser la rue pour rencontrer un imam sans formation qui lui enseigne, non pas les véritables fondements, mais les simples rudiments d’une religion dont le Prophète lui-même a dit « seuls ceux qui possèdent le savoir ont le droit d’interpréter ». Ce renouveau religieux, qui traduit en fait un repli identitaire, coïncide avec la réforme du droit associatif décrétée en 1982 : la libéralisation de la constitution d’associations a pour conséquence qu’en 1985, on recense plus de 1.500 associations à caractère non plus national, comme auparavant (algérien, tunisien ou marocain), mais musulman ou islamique. Voila donc cet enfant de la troisième ou la quatrième génération enfin auréolé d’un pouvoir auquel personne ne résiste : celui de Dieu, d’Allah, et hélas prisonnier d’une confusion dangereuse entre la foi et la religion.

Il rejoint les associations existantes et se met à parler comme un converti qu’il est au sein de sa propre religion, c’est-à-dire en se montrant plus royaliste que le roi. Alimentant de ce fait les surenchères, il interprète à sa manière, avec le peu de savoir qu’il a, l’histoire du Moyen-Orient et celle de l’islam, entretenant une frustration partagée par les peuples arabes depuis les années 1960 et la fin du rêve panarabiste.

L’apparition d’Oussama Ben Laden, en 1993, fournit à ces jeunes une (triste) cause : le premier attentat du World Trade Center, suivi de l’attentat contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salam en 1998, celui contre l’USS Cole en 2000, série « couronnée » par la tragédie du 11 septembre 2001. Les dirigeants des associations, jugés trop mous, cèdent alors leur place aux extrémistes : les gourous islamistes charmeurs à la rhétorique brillante, mêlant un langage radical à une posture en apparence conciliante vis-à-vis de l’Occident, deviennent des idoles pour cette jeunesse en mal de reconnaissance. Les maladresses des gouvernements et de l’administration ne font qu’attiser en eux le rejet de l’autre, accusé pêle-mêle de colonialisme, de racisme, d’impérialisme et de tous les  « -ismes » qui en découlent.

À la différence de leurs pères, le chômage et la crise économique les frappent de plein fouet : oisifs et désargentés, ils s’arrangent comme ils le peuvent. N’ont-ils pas une excuse toute trouvée ? La loi des Occidentaux n’est pas la leur, et ils n’obéissent désormais qu’à celle de Dieu. L’islam n’est-il pas englobant ? C’est ce que découvrent, non plus seulement les descendants d’immigrés de confession musulmane, mais également ceux qui, lors d’un passage par la prison pour des petits et moyens délits, sont convertis à une version de l’islam d’autant plus radicale qu’elle croît sur le terreau de l’ignorance.

Musulmans ? islamistes ? salafistes ?

L’État en est en partie responsable, qui non seulement laisse se propager dans les prisons de la République les pires doctrines, mais encore contribue à leur diffusion ! C’est ainsi que le responsable de la bibliothèque à la prison de Villefranche-sur-Saône, pour accéder à la demande de prisonniers de livres sur l’islam, n’a rien trouvé de mieux que de contacter l’ambassade d’Arabie séoudite ; laquelle a immédiatement fait livrer plusieurs cartons des œuvres de Mohammed Abdel Wahhab, fondateur du wahhabisme, la version la plus rigoriste de l’islam sunnite. Le démantèlement récent de la cellule de Strasbourg, suspectée de fomenter des attentats contre des établissements juifs, confirme malheureusement l’efficacité de ce parcours : le converti Jérémie-Louis Sydney et ses acolytes ont tous embrassé le salafisme en prison, après un premier parcours de petit délinquant.

De la même manière que les musulmans ont pu engendrer des islamistes, ces derniers ont aujourd’hui généré le salafisme (de salaf, ancêtre), regroupant ceux qui veulent vivre dans l’imitation du Prophète et de ses premiers compagnons, y compris dans leur aspect extérieur. Tandis que l’islamiste veut ré-islamiser les champs social, judiciaire, administratif, et surtout économique et politique, le salafiste exige que tout musulman s’habille comme le Prophète et ses compagnons au VIIe siècle, porte la barbe comme eux et vive de la même façon.

S’ils sont de plus en plus nombreux en France, ces salafistes restent cependant une infime minorité. D’autant plus courtisés par les médias qu’ils représentent, avec leur barbe, l’épouvantail par excellence : ça fait vendre du papier et monter l’Audimat. Nous avons souvent tendance à oublier que 90 % des musulmans en France on fait leur propre ijtihâd (effort d’interprétation) en choisissant d’être totalement républicains, totalement citoyens et totalement laïques. Si l’école, pour des raisons multiples, ne fabrique plus aussi parfaitement que par le passé des citoyens responsables de la cité et dont la citoyenneté transcende l’appartenance identitaire, régionale et communautaire, c’est bien là le signe qu’il faut la repenser.

Une loi laïque et républicaine pour tous

Lorsque, dans un couple, la situation se dégrade, c’est en général la faute partagée des deux époux. C’est exactement ce qui se passe actuellement en France. Il est grand temps de relever toutes les erreurs commises de part et d’autre, en toute sérénité, dans un esprit voltairien (« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ») ; d’accepter l’autre au lieu de seulement le tolérer ; de le respecter pour le reconnaître. Mais on ne peut prétendre le reconnaître si on le connaît même pas. Aujourd’hui, nous empruntons des chemins contraires puisque la communautarisation progresse et ne concerne pas les seuls musulmans.

Pour y remédier, il faut que la loi républicaine s’applique à tous, sans considération d’appartenance communautaire. L’État français ne devrait pas avoir à donner de garantie particulière à la communauté juive, ou à toute autre, mais assurer la sécurité de l’ensemble des citoyens, et faire que la justice passe et que nul crime ne reste impuni. En affirmant cela, on ne cherche ni à nier l’existence d’un antisémitisme préoccupant chez une frange de la population, ni à le minimiser. Mais l’État doit rester à la fois au-dessus et en dehors des affaires communautaires, sous peine de devoir multiplier les gages aux divers représentants de religions et d’être ainsi accusé de partialité. Ce qui manque réellement au débat aujourd’hui, c’est la voix de ces citoyens laïques et républicains de confession musulmane, dont le silence est assourdissant. C’est à eux que revient le droit, et le devoir, de s’élever contre des extrêmes qui non seulement dénaturent l’islam et son image, mais surtout qui mettent en péril l’intégration réussie de l’immense majorité d’entre eux.

A. J. S.

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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