Information, surinformation, désinformation

Image d’une vidéo diffusée le 9 octobre sur Sahara Médias.

La presse nous a récemment informés de la mise en garde d’un chef islamiste radical contre toute intervention militaire occidentale au Sahel. Ce jihadiste, nous dit-on, menace directement la France, son président et nos compatriotes otages de l’AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique). Le message, déclamé “en un français parfait”, est doublement surprenant.

Tout d’abord, il émane d’un groupe qui n’a en réalité rien à voir avec la milice AQMI. Le MUJAO, ou Mouvement pour l’Unicité (Tawhîd) et le Jihad en Afrique de l’Ouest, est l’un des trois groupes qui opèrent au Sahel et se réclame d’une proximité avec Al Qaïda. Nos quatre otages français sont, quant à eux, aux mains d’un autre groupe dirigé par Abou Zeid, l’un des émirs d’AQMI. Le MUJAO, de ce fait, n’est pas décisionnaire en ce qui concerne le sort des otages. Même s’il contrôle la ville de Gao, au nord du Mali, il ne détient aucun Français.

Ce qui est encore plus surprenant est qu’un homme se prétendant journaliste ait été mettre un micro devant un responsable du MUJAO. De deux choses l’une : ou ce pseudo-journaliste, en recherche de sensationnel, a oublié les fondements du métier, en ignorant que l’homme qu’il interviewait n’avait rien à voir avec nos otages, ou il a délibérément cherché à manipuler l’opinion publique occidentale en général et française en particulier.

Dans les deux cas, cela met en exergue la responsabilité que nous, journalistes, gardons à la fois face à l’événement et face à l’opinion. Ce pouvoir de manipuler en toute impunité nous interroge une fois de plus sur notre métier, confronté à une immédiateté permanente : relayer l’information et les faits et non prétendre les créer ; les expliquer quand on peut le faire, c’est-à-dire quand on sait (mais pour savoir, encore faut-il prendre le temps de s’informer) ; les commenter dans un article distinct, en le signant et en précisant clairement qu’il s’agit d’un commentaire ; et enfin, quand on en a une, donner son opinion, là aussi séparément, en annonçant nettement qu’elle ne reflète que l’avis de celui qui écrit. Mélanger ces quatre rubriques correspond à un amalgame qui va à l’encontre de l’éthique et de la déontologie journalistiques.

Malheureusement, l’instantanéité de l’info retire à un quotidien sa valeur le soir même de sa parution. Il en est de même pour un « flash » radio ou télé – même si l’impact de l’image reste plus fort que celui des mots, l’écrit, lui, demeure. Pourtant le public a aujourd’hui accès à une information surabondante et immédiate. Le rôle du journaliste est d’autant plus crucial : plus que jamais, c’est à lui (ou elle) de trier l’information, de dissocier le fait de la rumeur, de décrypter les événements et de les expliquer en les replaçant dans leur contexte, de donner enfin à comprendre le pourquoi et le comment.

Ce n’est que dans ces conditions que la presse survivra au raz-de-marée de la Toile où l’info se propage, brute et dépouillée de toute signification. Nous sommes surinformés, mais si mal informés.

A. J. S

Advertisements

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :