Imams de France : la main tendue contre l’intolérance

Des imams français à Jérusalem. (Photo France 24)

Dimanche, une délégation française de dix-sept représentants d’associations musulmanes, menés par Hassen Chalghoumi, imam de Drancy et président de la Conférence des imams de France, entamaient une visite officielle inédite en Israël et dans les Territoires palestiniens. Leur objectif : réaffirmer leur condamnation « du criminel Merah » et refuser que l’islam soit associé à la violence. Le même soir, était diffusée sur M6 l’émission Enquête exclusive, dans laquelle Souad Merah déclare « être fière de son frère Mohammed » et « soutenir les salafistes ». Ces propos, interceptés par caméra cachée, ont déclenché en France une vague d’indignation unanime.

Il est incontestable que la sœur de Mohamed Merah a joué un rôle crucial, ainsi que leur frère aîné Abdelkader, dans l’embrigadement du jeune assassin. Lors de son incarcération pour délinquance à répétition, ils l’ont encouragé à écouter et à épouser la propagande salafiste la plus radicale, celle des jihadistes, avec le résultat que l’ont connaît : l’assassinat délibéré de trois paras français ainsi que de trois enfants et d’un professeur français de confession juive.

Hier, Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, condamnait les propos de la jeune femme, comme en mars les meurtres de son frère Mohammed qui a, pour lui, « détourné l’islam de sa vocation première ». Épris de paix et de tolérance, le responsable veut voir de la « folie et de l’hystérie » là ou il n’y a pourtant que froide conviction et détermination violente.

Non, Souad Merah n’est pas folle, pas plus que ses frères Mohammed et Abdelkader. Il est facile de qualifier de démence des paroles intolérantes ou des actes criminels dont l’auteur assumer au contraire la pleine responsabilité. Anderson Breivik, lui aussi, a failli être jugé fou. Il purge aujourd’hui une peine de 21 ans de prison pour avoir massacré 77 personnes l’an dernier, afin de « protéger la Norvège des musulmans et du multiculturalisme ».

Le reportage de Mohamed Sifaoui sur M6 coïncide avec la parution, demain, du livre témoignage de Abdelghani Merah, Mon frère le terroriste. Il y raconte comment le fondamentalisme religieux et l’intolérance de Mohammed Merah prennent racine dans l’éducation familiale et l’influence des oncles maternels. « Nous sommes nés pour haïr les juifs », répétait souvent la mère des six enfants. Le père, parti très tôt, avait quant à lui abdiqué son rôle de guide et d’éducateur au profit du grand frère, Abdelkader, un tyran violent devenu modèle et icône pour Souad et Mohammed. Terreau idéal pour le lavage de cerveau salafiste. Pourtant, Abdelghani, lui, n’a pas écouté les sirènes de la haine intégriste et a coupé les ponts avec le reste de la famille. Terreau favorable ne signifie donc pas fatalité.

Qu’a dit Souad Merah exactement ? « Les juifs – attention je ne mets pas tout le monde dans le même panier – mais ceux qui massacrent des musulmans, et ben je ne les aime pas !  » « Les Arabes, ils parlent ; les salafistes, ils agissent. » Sur cette base, on ne peut l’accuser de diffamation. Dans une république attachée à la liberté d’expression et d’opinion, on a encore le droit d’aimer ou pas son prochain, que ce soit moralement acceptable ou intolérable. En revanche, les propos de Souad Merah ont amené le Parquet de Paris à ouvrir une enquête préliminaire pour « apologie du terrorisme » et les familles des victimes à demander des poursuites contre la sœur du meurtrier pour lui avoir fourni des moyens d’action.

Il faut toutefois le souligner : la haine des juifs que le tueur de Toulouse et de Montauban a entendu seriner dans son enfance, les mots fanatiques que sa sœur déclame aujourd’hui, sont l’importation déplacée sur le sol français d’un conflit israélo-palestinien qui s’enlise depuis plus de soixante ans – et qui ne semble pas en voie de se résoudre, avec l’actuelle politique de Netanyahou et une Autorité palestinienne minée par le Hamas, lui-même soutenu par les fondamentalistes séoudiens et qataris. Tant que la frustration arabe au PO fournira des prétextes aux prédicateurs pour entretenir la haine chez les jeunes musulmans en France et dans le monde et les pousser à la violence, tant que notre république laïque tolérera l’intolérance et laissera prêcher des intégristes en prison, nous risquons de connaître d’autres Mohammed Merah.

Une rencontre historique. ©Erez Lichtfeld

Les délégués musulmans de France se sont recueillis hier sur les tombes de quatre victimes de Merah enterrées en Israël. De l’Esplanade des Mosquées au Mur des Lamentations, ils ont répété leur message : « le conflit israélo-palestinien est politique et non religieux » ; « nous refusons toute forme de transposition » de ce dernier en France. L’imam Hassen Chalghoumi s’est déclaré choqué par les paroles de Souad Merah : « personne n’a le droit de tuer des gens au nom de l’islam ou de la cause palestinienne (…) Merah est un assassin, nous représentons les musulmans de France ». « De la même manière que les musulmans ne sont pas responsables de l’attentat de Toulouse, la communauté juive française ne doit pas être assimilée à des décisions controversées de l’État israélien, telle que la colonisation, renchérissait Ofer Bronchtein, président du Forum pour la paix et la réconciliation au Proche-Orient. La réponse contre le fanatisme et l’extrémisme, c’est la rencontre avec l’autre, le combat contre les préjugés. »

Un programme simple : mieux se connaître, pour mieux se respecter et mieux se comprendre.

 A. J. S.

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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