Égypte : la révolution en marche

Le président égyptien Mohammad Morsi
(Reuters/Amr Abdallah Dalsh).

Lorsqu’un homme concentre entre ses mains les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, on appelle cela dans toutes les langues du monde : un dictateur.

Le président Morsi a tenté ce coup de force sans s’attendre, semble-t-il, à une telle réaction généralisée – non seulement de la part des libéraux, aujourd’hui bien divisés, mais également de l’Église copte et de l’Université Al-Azhar, véritable « Vatican de l’islam sunnite ».

Certes, les Frères musulmans peuvent aujourd’hui organiser une contre-manifestation aussi importante ; certes, leur slogan électoral « Votez pour nous, sinon vous votez contre l’islam » a fonctionné en 2011 ; mais seront-ils aussi écoutés cette fois-ci ? 

Le danger pour Mohammad Morsi est de se voir lâcher par les États-Unis, dont l’aide est indispensable à la survie économique du pays, mais aussi par l’Union européenne, qui ne peut accepter demain en Égypte ce qu’elle a combattu hier en Libye, et qu’elle combat aujourd’hui en Syrie.

Dans le même temps, l’attitude du président de la République égyptienne aura de probables conséquences régionales, notamment en Syrie, où la crainte de l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans pourrait faire perdre son soutien international au Conseil national syrien, représentant d’une large partie de l’opposition mais largement dominé par la Confrérie. Par ailleurs, en tentant le coup d’État, M. Morsi se pose en dirigeant sunnite, ce qui ne manquera pas de tendre les relations avec le « Vatican du chiisme », cette fois-ci : l’Iran, qui accentue son soutien au régime de Damas, véritable verrou de son statut de puissance méditerranéenne.

Le nouveau patriarche copte Theodoros II, qui est reconnu pour son calme et son pragmatisme et a déjà, dès ses premières déclarations, rompu avec le conservatisme de son prédécesseur Chenouda III, pourrait également se radicaliser vis-vis du pouvoir. Il est capable de mobiliser contre le président une communauté forte de 8 à 12 millions d’Égyptiens, malgré une émigration grandissante due aux persécutions anti-coptes.

Le plus grave serait de voir les hommes d’affaires, véritables groupes internationaux en Égypte, prendre eux aussi le chemin de l’exil, comme ils l’avaient fait du temps des séquestres et des nationalisations nassériennes.

Manifestants égyptiens sur la place Tahrir,
le 27 novembre 2012. (CNN)

Aujourd’hui, l’Égypte est l’un des pays les plus endettés de la région méditerranéenne, après la Grèce et l’Espagne ; le service de cette dette atteint à lui seul 110 % du PNB. Si deux des quatre mamelles égyptiennes sont toujours fonctionnelles – le canal de Suez et les revenus pétroliers – le secteur touristique et l’argent des expatriés ont du mal à redémarrer : en dehors du Caire, les hôtels égyptiens, même ceux des complexes balnéaires de la mer Rouge, sont quasiment vides ; les expatriés, pour la plupart des enseignants ayant exercé dans les pays de la péninsule arabique, sont dans leur majorité rentrés au pays pour grossir les rangs des Frères musulmans. Ils ne sont plus persona grata en Arabie séoudite, ni au Qatar ou ailleurs dans le Golfe, ni même en Afrique du Nord. Même sur le plan agricole, l’Égypte est dépendante à 85 % des États-Unis pour sa consommation céréalière. Dans ce cas, comment le régime des Frères pourra-t-il ne pas entraîner le pays à la faillite ?

Il faut également rappeler que l’Égypte se doit de maintenir de bonnes relations avec Israël : aujourd’hui, la situation chaotique et aléatoire dans le Sinaï vient régulièrement tendre ces relations. Le Caire n’a pas le droit, selon les termes des accords signés à Camp David en 1978, d’envoyer en force des troupes dans cette région. La nature ayant horreur du vide, ce sont donc les Bédouins et les islamistes jihadistes qui maîtrisent le terrain.

Il y a près de deux ans, les révolutionnaires de la place al Tahrir réclamaient un État de droit : on a depuis confisqué leur révolution, mais il n’ont désormais plus la peur au ventre et ont pris l’habitude de descendre dans la rue. La grande muette – l’armée – se contente pour le moment d’observer. Si l’affrontement s’avérait inévitable, une intervention militaire ne serait pas à écarter.

La révolution égyptienne est loin d’être terminée ; elle est encore en cours, sous nos yeux.

A. J. S.

 

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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