Le devoir de Pharaon

M. Morsi a endossé l’habit
de H. Moubarak (Reuters)

Pour la première fois de leur histoire, les Frères musulmans font, à grande échelle, l’expérience du pouvoir. Comme beaucoup de partis extrémistes avant eux, ils sont passés sans transition du droit de contestation, souvent clandestin, au devoir indéniable de responsabilité. Par la position de leur représentant à la tête de l’État, Mohammad Morsi, ils sont enfin en train d’apprendre la difficile équation de l’autorité, en même temps que cette maxime de l’Égypte éternelle : le pouvoir n’est pas une fin en soi.

Dans le pays où elle est née, il y a 84 ans, la Confrérie, prenant en marche le train de la révolution de la place Tahrir – avant de la confisquer, faute d’autre parti assez structuré – a eu beau jeu d’utiliser à son avantage le jeu démocratique. À peine l’ancien président Moubarak évincé, à peine la victoire (serrée) de Morsi célébrée, à peine le projet de Constitution rédigé à la hâte par une assemblée déséquilibrée, voilà que l’ivresse du pouvoir est montée à la tête du nouveau président. Mohammad Morsi a commis la faute atavique de tous les zaïms arabes : se croire invincible, inébranlable, inattaquable. Il paraît plus pressé, par le décret du 22 novembre, de s’arroger impunément des pouvoirs démesurés que de répondre aux attentes d’un peuple miné par le chômage et la privation de libertés publiques. Parce que légitimement élu par la voie des urnes, Morsi ne peut une seule seconde s’imaginer éjectable à l’instar d’un Moubarak.

Las, il doit aujourd’hui essuyer les mêmes reproches, les mêmes manifestations, les mêmes slogans (« Dégage ! ») qui avaient ébranlé ce dernier il y a près de deux ans. En interdisant toute contestation judiciaire de la légalité de son assemblée constituante – déjà discréditée par l’omniprésence des islamistes et l’absence de femmes et de coptes – le chef de l’exécutif n’a réussi qu’à attiser les foudres de ses opposants, réunissant ainsi contre lui aux côtés des juges, outrés qu’on veuille outrepasser leurs fonctions, un aréopage allant des partisans de l’ancien régime aux jeunes révolutionnaires libéraux, des nostalgiques du nassérisme aux théologiens d’Al Azhar, pilier de l’islam sunnite en Égypte et au-delà.

anti-Morsi_palais (Nasser Nasser / Sipa)

Les anti-Morsi à l’assaut du palais présidentiel
(Nasser Nasser / Sipa)

Après s’être trouvé confronté à l’exercice périlleux qui consiste à devoir honorer, bien que les ayant longtemps contestés, les engagements de l’État que l’on préside, notamment face à Israël, Mohammad Morsi sous-estime à présent la puissance des foules. Quoique disparate et désorganisé, le peuple égyptien a pourtant déjà fait tomber un régime autoritaire. Il n’a que faire d’un report éventuel de referendum. Ayant pour lui le nombre et la jeunesse, il ne craint plus de camper dans la rue pour résister à la dictature.

À vouloir aller trop loin, trop vite, le président tout juste élu pourrait être, tout aussi vite, débordé par la force d’une houle assoiffée de droits et de libertés. Il a seulement oublié, dans sa précipitation, que le rôle de tout Pharaon est d’incarner le ciment national d’un peuple divisé.

A. J.  S.

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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