Qatar : vendre son âme ?

Le Premier ministre qatariHamad Ben Jassem Al Thani.

Le Premier ministre qatari
Hamad Ben Jassem Al Thani.

Le Premier ministre du Qatar, le cheikh Hamad ben Jassem Al Thani, s’impatiente : devant la Ligue des États arabes, il a abruptement tancé ses confrères, mercredi à Marrakech, en leur demandant d’accélérer la chute de Bachar Al Assad.

Le Qatar a un Premier ministre : certes, c’est surprenant. Cette péninsule, minuscule par sa taille mais surtout par sa population, exclusivement constituée de la tribu des Al Thani – de religion wahhabite comme ses sympathiques voisins séoudiens – désire à présent jouer dans la cour des grands. Allah (ou le diable ?) lui a fait don d’une fortune incommensurable, à travers l’immense champ gazier du Northfield. En étant excessivement généreux, il doit exister dans le monde moins de 200.000 Qataris. Leur émir, Hamad Ben Khalifa Al Thani, est un fils affectueux qui a renversé son père en 1995, grâce au coup d’État organisé par son cousin et ami d’enfance, le même Hamad Ben Jassem (HBJ pour les intimes), qu’il a récompensé en en faisant son ministre des Affaires étrangères et le chef du gouvernement.

Souvenons-nous que le Qatar, sous des apparences de modernité (technique) et de libéralisme (financier), prône un islam radical, rigoriste, archaïque et rétrograde. Rappelons encore que le petit mais richissime émirat achète en France à tout va : des palaces, des industries de luxe, mais également des participations dans des entreprises florissantes comme le groupe Lagardère (EADS, pilier de notre défense nationale, et donc de notre souveraineté)… et s’intéresse également au monde du sport, comme le prouve l’achat du PSG, qu’il prétend avoir sauvé à coup de millions. n’oublions pas enfin qu’il a réjoui le gouvernement français en promettant d’investir 100 millions d’euros dans nos banlieues – sans nul doute pour y promouvoir la laïcité et l’égalité des femmes.

Mais là où la responsabilité occidentale est fortement engagée, c’est lorsque le Qatar se targue de faire de la diplomatie : sachant que la seule qu’il puisse pratiquer se mesure en dollars et en livraison d’armes. Les milices libanaises sont bien placées pour le savoir, de même que les insurgés syriens, salafistes et autres islamistes.

Photo des participants de la conférence des Amis du peuple syrien, le 12 décembre 2012 à Marrakech.

Participants de la conférence des Amis du peuple syrien,
le 12 décembre 2012 à Marrakech.

Personne n’a eu le courage, à la Ligue arabe, dont le Qatar préside le comité en charge de la Syrie, de se lever pour demander à Ahmad Ben Jassem de se taire. Avec son porte-avion amiral et la station de télévision Al-Jazeera, il a tombé le masque et enfin montré le vrai visage du Qatar en soutenant, dans tous les pays arabes, les islamistes et les salafistes.

Personne n’a eu le courage de faire remarquer à HBJ qu’il était un tantinet mal placé pour donner des leçons au reste du monde, lui qui dirige le gouvernement d’un pays (d’une tribu) où on lapide encore les femmes et où on coupe toujours la main des voleurs.

Personne n’a eu le courage de lui dire que ce n’est peut-être pas au Qatar de décider à la place des Syriens et que, lorsqu’il parle d’une population qui est « tout entière contre le régime », il occulte sans doute ces minorités qui composent la mosaïque syrienne : 13 % de chrétiens, 11 % de alaouites, 6 % de druzes, 15 % de kurdes, 3 % de Tcherkesses, de Turkmènes et d’ismaéliens, sans oublier au moins 20 % de la bourgeoisie sunnite qui a construit sa fortune avec le pouvoir en place à Damas.

Personne enfin n’a osé rappeler à HBJ que les premiers opposants à la dictature syrienne furent des chrétiens, comme Michel Kilo, qui a passé le tiers de sa vie en prison.

Qu’on veuille renverser les dictatures, quelles qu’elles soient, quoi de plus légitime ? Mais s’allier dans ce but au Qatar, un pays qui est loin, à ce que l’on sache, d’être le parangon de la démocratie, relève de l’hallucination. À moins que HBJ ne prépare secrètement un nouveau coup d’État contre son cousin l’émir, pour ériger une hypothétique République qatarie ?

A. J. S.

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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