Les cousins fâchés et leurs deux islam – Fait religieux, 22 janvier 2013

faitreligieux.com – Yves Marc Ajchenbaum | le 22.01.2013 à 14:41

Un « Vatican » sunnite contre un « Vatican » chiite, voilà où nous en sommes aujourd’hui, écrit Antoine Sfeir pour décrire le monde musulman et son  milliard deux cent millions de fidèles, partagés entre une majorité écrasante de sunnites (90%) et une minorité active de chiites (9%). Le constat est connu, mais une démarche pédagogique est parfois nécessaire pour bien faire comprendre à une opinion écrasée d’informations et de rumeurs les tenants et les aboutissants d’une situation qui n’est pas sans conséquence pour une humanité diverse et inquiète. Il y a donc dans cet ouvrage un côté manuel d’histoire qui n’est pas pour déplaire. Il est clair, précis et va à l’essentiel de ce qu’il faut absolument connaître avant d’exprimer la moindre opinion.

On commence donc, presque naturellement, avec l’été 632 de l’ère commune : Muhammad (Mahomet) meurt sans laisser de succession et en l’absence d’une quelconque institution juridique et spirituelle susceptible d’organiser son courant spirituel. Comme toute religion prosélyte, l’islam naissant est conquérant : il faut convertir les tribus, rallier les familles et si nécessaire vaincre militairement les plus réticents. Mais à la mort du prophète, les rivalités et les haines sont telles qu’il faudra attendre 24 ans pour que le cousin et gendre de Muhammad, Ali bin Abi Taleb accède au rang de calife. Victoire fragile. En fait, écrit Antoine Sfeir, c’est le début de « la première guerre civile entre musulmans ». On se déchire au sein d’une même tribu comme dans le giron d’une même famille. Ainsi naît le chiisme, et ses branches dissidentes les Fatimides, Alaouites, Ismaéliens, Zaydites, Alévis, Hazaras. Un courant minoritaire divisé et éternel persécuté dans « l’attente du rétablissement de la justice par la venue du Messie », le Mahdi.

Le choix de la Perse

Qui dit guerre de succession, dit guerre d’interprétations des textes sacrés et conquêtes de territoires. De siècle en siècle, Antoine Sfeir nous guide sur un chemin où se mêlent les aspirations nationales, des affrontements théologiques, et bien sûr la puissance des mythes et des croyances populaires.

Reconnaissons-le, l’auteur nous mène aussi vers des chemins de traverse. On se perd un peu mais on revient toujours, d’une façon ou d’une autre, à l’année 1501. Tournant majeur : le chiisme duodécimain devient religion officielle en Iran. La Perse devient la base arrière des successeurs d’Ali. De siècle en siècle, un clergé hiérarchisé se construit, conquiert une réelle autonomie financière, interprète le Coran et parvient même à faire face à la puissance de l’Etat. Surtout quand celui-ci choisit au début du XXe siècle, le modèle européen pour se moderniser.

Difficile pour Antoine Sfeir de se contenter d’une démarche pédagogique et de la seule mise en lumière historique du face à face sunnisme-chiisme. Il a évidement besoin de proposer sa vision géopolitique du monde musulman, avec en toile de fond l’Occident et la Russie, si souvent parties prenantes dans cette guerre civile interreligieuse qui n’en finit pas. Son état des lieux nous permet de revenir sur des événements trop vite oubliés : le nationalisme arabe des années 1950-1960, plutôt laïque à l’origine, en Egypte, en Syrie comme en Irak ; la révolution chiite iranienne en 1978-1979 ; la guerre Iran-Irak et l’engagement du chiisme irakien contre Téhéran ; la montée en puissance du chiisme libanais minoritaire et celle des Frères musulmans dans le monde sunnite.

Sans parler de la transformation, au Pakistan, d’un islam sunnite de l’école hanafite, « celle qui admet l’opinion personnelle comme critère d’interprétation » au profit du courant hanbalite, « rétrograde » et « archaïque » mis en place grâce au financement, nous dit l’auteur, de l’Arabie séoudite. Sur fond de guerre afghane, le sunnisme le plus intolérant s’est donc mis en ordre de bataille, sous le regard compréhensif des Etats-Unis, contre un chiisme qui s’appuie sur le monde perse et tente de prendre pied dans l’espace géopolitique arabe. Antoine Sfeir excelle dans l’art du raccourci géopolitique qui permet d’un seul regard de visualiser les pièces du puzzle. Mais cela ne lui suffit toujours pas.

Quatre piliers dans le jeu américain

Il termine son livre par une analyse prospective qui va certainement choquer plus d’un lecteur. De son point de vue, les Etats-Unis participent activement depuis quelque temps à une réorganisation politico-économique du monde arabo-persique en s’appuyant sur la Turquie sunnite et laïque, l’Iran chiite et l’Israël judaïque, sans oublier l’Egypte et l’Arabie séoudite.

Ce qui signifie, entre autres, le renforcement des liens commerciaux, qui existent déjà plus ou mois discrètement, entre les Etats-Unis et l’Iran, entre Israël et l’Iran et, annonce l’auteur,  la fin du programme nucléaire militaire iranien : « ils ne veulent pas produire l’arme nucléaire, ils veulent montrer au monde qu’ils sont capables de maîtriser sa technologie ».

C’est une vision, elle s’appuie sur une réalité incontournable : l’Iran chiite est désormais une puissance régionale reconnue. Dans la guerre sans fin qui oppose les deux courants de l’islam, la montée politique du chiisme a cassé son image de courant éternellement  persécuté. A partir de cette situation, un équilibre géopolitique peut prendre forme avec la complicité, rappelle Antoine Sfeir, de Washington. A la France d’y trouver sa place.

Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites, Ed. Grasset, 248 pages, 17,90 euros

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