Mali / France : les défis à venir

Le leader des putschistes Amadou Sanogo (à gauche) et le président malien Dioncounda Traoré (à droite), le 12 avril 2012 à Bamako. (REUTERS)

Le leader des putschistes Amadou Sanogo (à gauche)
et le président malien Dioncounda Traoré (à droite),
le 12 avril 2012 à Bamako. (REUTERS)

À entendre le président François Hollande, l’opération Serval au Mali serait dans sa phase finale. Pourtant, tout semble commencer aujourd’hui. Après le succès manifeste de l’intervention militaire, de nouveaux problèmes se posent : de la question sécuritaire, dans la région et sur notre sol, à celle de l’avenir des Touareg ; de la reconstruction du Mali à la consolidation des relations franco-algériennes.

Les combattants d’Aqmi et de ses émanations sont à présent coincés dans un territoire situé entre l’armée française, l’Algérie et la Mauritanie, qui ont maintenant fermé leurs frontières, même si cette dernière ligne reste poreuse. Ils restent cependant des cibles mouvantes et insaisissables. De l’aveu même du président par intérim, Diocounda Traoré, l’incertitude demeure sur la stratégie des islamistes, qui se sont sans doute repliés dans le massif montagneux de l’Adrar des Ifoghas, près de la frontière algérienne. «Nous ne savons pas exactement pourquoi il n’y a pas eu de combat, ni ce que l’adversaire mijote», souligne-t-il. Une fois libéré le nord du pays, il faudra donc anticiper d’éventuelles incursions au Mali – sous forme de nouvelles prises d’otages ou d’attentats suicides – d’islamistes armés qui n’auront plus grand chose à perdre. Les services français sont, quant à eux, déjà sur le pied de guerre pour déjouer les menaces terroristes sur le sol français. Mais pour Paris, le succès de la reconquête au nord ne suffit pas.

Venir comme un essaim d’abeilles et repartir aussitôt laisserait un pays en totale déstructuration. N’est-il pas du devoir des Français de rester pour aider l’État malien à se reconstruire dans toutes ses institutions, et pas seulement son appareil militaire ? Car, sur le plan politique, le Mali est au plus mal. Outre la déchirure entre nord et sud, le pouvoir est paralysé, depuis le coup d’État militaire du 22 mars 2012 et l’annulation de l’élection présidentielle prévue en avril suivant. Le président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, a surpris la junte du capitaine Sanogo, qui l’avait placé à la présidence, en déclenchant par ses appels pressants l’intervention française et internationale. S’il a ainsi devancé sa mise à l’écart probable par le nouveau maître de Bamako – maintenant hors-jeu – le flou institutionnel persiste. Dans un pays souffrant de criants retards de développement et de corruption généralisée, aucun recours ne semble à attendre d’une classe politique vieillissante et discréditée ou de partis sans programmes concrets ; sans compter que le pouvoir réel est aux mains des entreprises publiques privatisées par la Banque mondiale et le FMI… Les parlementaires maliens se sont bien gardés de préciser un calendrier en adoptant, mardi 29 janvier, la feuille de route du président Traoré, qui promet des élections avant le 31 juillet.

Dans la foulée, Paris a demandé aux autorités maliennes d’ouvrir « des discussions » avec les populations de ces régions, y compris les « groupes armés non terroristes reconnaissant l’intégrité du Mali ». Une allusion à peine déguisée aux Touareg : pour un pays comme le nôtre, qui défend le respect des droits de l’homme et du citoyen, n’est-il pas en effet important de permettre aux Touareg de se sédentariser dans leur pays naturel, qui couvre une partie du Nord Mali ? Qui va pouvoir convaincre le gouvernement malien d’accorder une autonomie, partielle sinon entière, à cette nouvelle entité ?

François Hollande et Abdelaziz Bouteflika à Alger, le 19 décembre 2012.

François Hollande et Abdelaziz Bouteflika à Alger,
le 19 décembre 2012.

Encore ce travail de persuasion ne sera-t-il possible que dans le cadre d’une réelle coopération franco-algérienne. La bonne entente diplomatique entre Alger et Paris, à l’occasion de l’intervention au Mali, ne pourra-t-elle pas être le prélude à une (enfin) véritable paix des braves entre les deux pays, entre les deux peuples – les Français ayant à cœur de ménager une susceptibilité algérienne exacerbée ? Si la commission mixte d’historiens se constitue, comme l’a laissé espérer la visite de François Hollande à son homologue Bouteflika le 20 décembre dernier, et si on la laisse travailler en toute sérénité, les choses avanceraient certainement plus vite – mais cela suppose beaucoup de « si » ; et « on »,  en français, est un pronom personnel indéfini.

Nombreux sont ceux qui, des deux côtés de la Méditerranée, ont encore aujourd’hui intérêt à verser de l’huile sur le feu et tirer la couverture vers eux. L’enjeu consistera à savoir éviter de réagir, à esquiver les polémiques inutiles, incertaines et dangereuses. De ce côté-ci, adopter un sage silence et choisir de ne plus vivre dans le passé aiderait à bâtir un meilleur avenir commun. Le jeu du « je t’aime, moi mon plus » a déjà coûté trop cher – à l’Algérie comme à la France – en passions, en émotions et en échecs diplomatiques. L’expérience devrait nous permettre d’en tirer des leçons pour envisager une relation plus saine entre deux grands pays partenaires.

 A. J. S.

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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