Il pleut sur le Proche-Orient

L'éminence grise de la Confrérie des Frères musulmans, Khairat el Shater, libéré de prison en mars 2011.

L’éminence grise des Frères musulmans, Khairat el Shater, libéré de prison en mars 2011.

L’Égypte est à feu et à sang depuis plusieurs jours. Si les événements se sont accélérés en raison d’un verdict judiciaire rendu contre 21 supporters du ballon rond – responsables, selon l’enquête, d’émeutes sur le stade ayant fait plus de soixante-dix morts il y a un an jour pour jour – cette décision a été un prétexte pour les révolutionnaires de plusieurs villes, dont Le Caire, de reprendre possession de la rue. Leurs slogans s’articulent de plus en plus autour de la situation socio-économique : les indécisions et les tergiversations du gouvernement en sont la cause essentielle – mesures prises par la présidence et contredites par le cerveau de Frères musulmans, Khairat Al Shater, auquel les fonctionnaires de la présidence, sinon Mohammed Morsi lui-même, semblent obéir au doigt et à l’œil.

Politiquement, Mr Morsi n’est définitivement plus Pharaon, comme il pensait pouvoir l’être en accédant au pouvoir : il a divisé le pays, oubliant que celui qui porte la double couronne doit avant tout être le symbole de l’unité nationale. Il a même réussi à provoquer l’union sacrée de l’opposition, entre l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, l’ancien directeur général de l’AIEA (Agence internationale de l’Énergie atomique), Mohammed el Baradei, et surtout l’étoile montante de cette opposition, qui a créé la surprise aux élections présidentielles, Hamdine Sabahi, qui se veut l’héritier du nassérisme et le chantre d’une Égypte redevenue le cœur battant de l’arabisme séculier. Les prochaines élections législatives, prévues deux mois après l’approbation de la Constitution, devraient rééquilibrer la représentation nationale, même si l’opposition peine à se faire entendre dans les campagnes ou les zones rurales.

La conquête du pouvoir par les islamistes se trouve aujourd’hui paralysée par l’échec à répondre aux aspirations du peuple : « pain, liberté et justice ». Car, sur le plan économique, l’Égypte est aux abois : les investisseurs étrangers ont fui, le tourisme n’engrange plus ne revenus, les prix montent et les salaires baissent deux fois plus vite. Le Fonds monétaire international n’a toujours pas libéré le prêt de 4,8 milliards de dollars qu’il doit accorder à l’Égypte ; le Qatar – encore lui – se propose de se substituer au FMI et d ‘avancer cette somme au président Morsi. Quant à ce dernier, ignorant la soixantaine de morts au cours de ces cinq derniers jours d’émeutes à Port Saïd, Suez et Ismaïlia, il effectue des visites à l’étranger tandis que l’armée se déploie dans la région du Canal du Suez pour protéger les installations qui assurent encore le fonctionnement de la mamelle économique la plus importante du pays. L’opposition, pour sa part, réclame un gouvernement d’union nationale – proposition à laquelle Morsi semble jusque là faire la sourde oreille.

De l’autre côté de la frontière, dans la « Libye libérée », le chaos gagne du terrain. Des milices islamistes, fuyant les forces françaises qui avancent au Nord Mali, retournent à leur base de départ sur le sol libyen et tentent d’y semer des troubles à répétition. Les députés libyens ont du mal à achever le projet de Constitution qu’ils sont chargés de rédiger. Si l’Occident – notamment la France et la Grande-Bretagne – a réussi à renverser Kadhafi, puis à l’éliminer pour l’empêcher de parler, il a totalement échoué dans la gestion de l’après-guerre.

Manaf Tlass

Manaf Tlass, proche de Bachar el-Assad et le plus haut gradé syrien à faire défection, le 6 juillet 2012. (Reuters)

Entretemps, le Qatar continue à déverser ses milliards en Syrie, en vue de faire tomber Bachar al Assad qu’on peut admirer de son côté en train de prendre des bains de foule à Damas. Cette guerre civile où les deux parties se renvoient les massacres perpétués, visant essentiellement des populations chrétiennes, semble devoir perdurer. Sachant que le chef de l’État syrien achève son mandat en 2014, les regards se tournent vers le général Manaf Tlass, 49 ans, exilé à Paris et fils de l’ancien ministre de la Défense Moustafa Tlass,. Porteur d’un projet d’union nationale, il pourrait constituer une voie de transition : à la fois issu du régime et s’en étant ensuite éloigné, Tlass peut prétendre représenter la communauté sunnite.

Plus largement, l’intervention de Tsahal contre un convoi syrien à la frontière avec le Liban est-elle le signe d’une volonté israélienne d’intervenir dans cette guerre civile, ou plutôt d’empêcher l’alimentation du Hezbollah en armes en provenance de Syrie ? Au Liban, les métastases syriennes se multiplient et les Libanais sont entraînés dans une spirale de menaces et d’anathèmes autour de la loi électorale, en prévision des élections législatives qui devraient se dérouler en 2013 et, étonnamment, autour du mariage civil. Le débat a été lancé sur un réseau social par le président de la République lui-même, le général Michel Sleiman, déclenchant ainsi l’ire des sunnites dont celle du mufti Kabbani, ce dernier allant jusqu’à menacer d’apostasie ceux qui feraient un bon accueil à une telle proposition.

Décidément, il pleut à verse sur les peuples arabes !

A. J. S.

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

2 Responses to Il pleut sur le Proche-Orient

  1. Drôle d’échiquier ce Moyen Orient où tout se complique avec des fous des chevaux des tours et même des rois, et les pions avancent. Ce n’est pas un pavé mosaïque ce jeu où chacun joue un rôle mais sans fil d’Ariane, tout retour à l’ordre et au calme peut devenir impossible.
    Un véritable labyrinthe.
    Il est temps de se parler, de se reconnaître et laisser les ingérences au loin, elles n »amène ni bon vent ni bonnes gens…

  2. Michel Cario says:

    Tout est lié. Les islamistes du Mali vont rentrer en Libye par l’Algérie. La Syrie va fournir des armes horribles au Hezbollah. La guerre civile va s’étendre en Egypte. Le Qatar et l’Arabie vont rivaliser pour alimenter tous les foyers. Israël va s’en mêler. Et les peuples vont souffrir.

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