Réajustements diplomatiques

CO 110L’éditorial d’Antoine Sfeir, directeur de la rédaction des Cahiers de l’Orient

Numéro 110 ~ Spécial Iran (printemps 2013)

En trente ans, l’Iran a connu deux révolutions : celle de 1979, qui a vu l’avènement de la République islamique, et celle de 2009, avec la contestation populaire qui a suivi la réélection forcée de Mahmoud Ahmadinejad à la tête de l’État. Y en aura-t-il une troisième à l’occasion des élections présidentielles de juin prochain ? Certains n’ont pas hésité à dire que c’est en réalité à Téhéran, quand les jeunes Iraniens défiaient à la fois les Pasdaran et les milices Bassiji d’Ahmadinejad, que le « printemps arabe » avait commencé.

Ce printemps semble aujourd’hui nuageux et incertain : la crise politique et gouvernementale en Tunisie met en exergue les contradictions des islamistes en butte aux réalités du quotidien, laissant apparaître pour la première fois une véritable ligne de clivage au sein du parti Ennahda. En Égypte, le président Morsi a échoué à s’imposer en Pharaon et n’a réussi qu’à diviser le pays ; l’unité de l’opposition laisse augurer des élections législatives serrées, si tant est qu’elles aient lieu. La Libye, « libérée » par l’Otan, se débat dans des tiraillements régionaux et tribaux, les Occidentaux ayant fondu sur le pays de Kadhafi comme un essaim d’abeilles avant de repartir aussi rapidement, laissant derrière eux un territoire en plein chaos. Au Yémen, l’insurrection s’est terminée en queue de poisson, le chef de l’État ayant simplement cédé sa place au vice-président à la fin de son mandat. À Bahreïn, l’Occident a observé un silence fâcheux après l’intervention musclée de l’armée séoudienne, approuvée notamment par le Qatar – ces deux monarchies, qui appartiennent au courant wahhabite issu de l’école hanbalite (la plus rigoriste de l’islam sunnite) se présentant paradoxalement comme les parangons de la liberté.

Pendant ce temps, la Syrie s’enfonce de plus en plus dans la guerre civile et l’hémorragie se poursuit : près de 100 000 morts et 500 000 réfugiés et un Liban, véritable poudrière, pouvant éclater à tout moment. Poussé vers la sortie par les pays occidentaux et leurs alliés dans la péninsule Arabique (l’Arabie séoudite et le Qatar, encore), le président Bachar Al Assad semble toujours aussi solide, selon certains observateurs à Damas. Son mandat doit se terminer en juin 2014 – qui pourrait lui succéder ? Seule une personnalité consensuelle appartenant à la communauté sunnite, tel le vice-président Farouk Al Chareh ou le jeune général Manaf Tlass, qui dispose du soutien de l’armée, se détachent aujourd’hui comme candidats potentiels à une période de transition avant une normalisation de la situation.

De son côté, la Russie soutient toujours le régime syrien, même du bout des lèvres ; l’Iran restera quant à lui intraitable sur le soutien à Damas, soucieux de préserver son statut retrouvé de puissance méditerranéenne grâce au pouvoir chiite placé à Bagdad par les États-Unis. Le dossier nucléaire iranien est en outre un grand défi pour Washington : la première tournée de John Kerry au Moyen-Orient, début mars 2013, coïncide avec les pourparlers entre l’Iran et les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’Israël ne figure pas au programme du nouveau Secrétaire d’État : Ankara, Le Caire, Riyad, Doha et Abou Dhabi révèlent les priorités du deuxième mandat de Barack Obama, à savoir une redéfinition des relations avec le monde arabe, à la lumière du régime des Frères musulmans égyptiens et de la prochaine indépendance américaine – vers 2020 – vis-à-vis des monarchies pétrolières du Golfe.

Un fait est certain : il est hors de question, pour les États-Unis, de mettre en péril les probables concessions nucléaires iraniennes en soutenant une opposition syrienne confuse. Washington a donc sensiblement baissé le ton au sujet de la Syrie depuis le début de l’année 2013. Seule la France semble vouloir repartir en « croisade ». L’ancien ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy – imperméable à la catastrophe libyenne à laquelle il a activement – rêvent de faire de la Syrie leur nouveau champ de bataille.

Mais que veut donc la France ? Quelle vision a-t-elle aujourd’hui de sa place dans le monde ? Quelles valeurs cherche-t-elle à véhiculer ? La puissance de la France est d’avoir su, à une époque, dialoguer avec tout le monde, devenant en quelque sorte le pont indispensable entre Algériens et Marocains, entre Libanais et Syriens, entre Égyptiens et Soudanais… Nous avions théoriquement mis fin à la Françafrique mais nous nous retrouvons pourtant aujourd’hui engagés au Mali.

Ce qui est le plus choquant est l’absence de discussion à ce sujet en France. Même si l’unanimité autour du chef de l’État s’est naturellement faite en temps de guerre, le débat reste nécessaire, ne serait-ce que dans un souci strictement pédagogique. Bien plus, la presse a définitivement adopté le terme de « terroristes » pour désigner les combattants de l’autre bord. Il y en a, sans doute, mais il y aussi les Touareg, qui se battent pour leur cause et se sont aujourd’hui ralliés à la bannière de la France ; les islamistes purs et durs, qui veulent imposer la charî‘a au Mali entier, comme il l’ont fait dans le Nord pendant près d’un an ; les salafistes, qui désirent imiter le Prophète jusque dans leur apparence. Dans chacun de ces groupes, certains usent de trafics en tous genres, de l’essence aux otages ; et enfin, certains jihadistes qui ont choisi l’option de la violence…

Les débats pourraient surtout s’articuler autour de la sortie de crise : l’opération militaire sera-t-elle suffisante ? Certes pas. Il est de notre responsabilité d’aider l’État malien à se reconstruire, ainsi que toutes ses institutions. Bien plus important, à l’occasion de cette guerre, est de saisir l’opportunité de pouvoir enfin normaliser les relations franco-algériennes.

Les Algériens sont comme nos Corses : fiers, orgueilleux et susceptibles Leur grand État devenu une puissance régionale. Leur demande est claire : établir des rapports basés sur le partenariat et non sur la relation fournisseur-client. Cela résume, s’il en est besoin, l’ambiguïté de nos relations avec notre ancien département qui, depuis plus d’un demi-siècle maintenant, oscille entre « je t’aime » et « moi non plus ». Comme Assad, le président Bouteflika termine son mandat en 2014 ; sa succession sera une chance pour le pays mais le chemin semé d’embûches. Une bonne partie de l’armée, véritable colonne vertébrale du pays, craint un remplaçant revanchard et des procès en série ; dans le même temps, elle s’est prononcée depuis fort longtemps pour une véritable paix des braves entre les deux rives de la Méditerranée. Mais le chef de l’État, tiraillé entre une opinion publique fière, une diaspora en France de plus en plus nombreuse et les réalités géopolitiques, a du mal à trancher. L’élément inconnu reste la position de l’homme le plus puissant du pays, patron de la sécurité militaire, sorte de « père Joseph » du pouvoir, l’incontournable Mohamed Tewfik Mediène. C’est de lui que dépendent le bon déroulement d’éventuelles élections et l’avenir des relations franco-algériennes.

En réalité, les relations entre les services de renseignement des deux pays sont déjà normalisées, ce qui a d’ailleurs jusque-là décuplé leur efficacité respective. Néanmoins, si les deux gouvernements français et algérien arrivent, au-delà d’intérêts strictement économiques, à ancrer un axe franco-algérien basé sur un partenariat équivalent, similaire à l’axe franco-allemand, ils réussiront assurer d’une manière pérenne la stabilité du Sahel et probablement celle d’une Afrique du Nord livrée aujourd’hui aux turbulences d’un printemps hivernal.

A. J. S.

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

One Response to Réajustements diplomatiques

  1. Cher Monsieur,
    Je viens de m’inscrire à votre blog. Que ne l’ai-je fait plus tôt !
    Je tenais à vous transmettre toute ma sympathie et exprimer mon admiration pour le travail que vous faites, oeuvrant sans relâche avec mesure, calme et modération, pour informer les Français sur la situation dans cet Orient compliqué. Alors que je vous ai écouté avec grande attention de nombreuses fois et depuis longtemps sur France5 (l’excellent C dans l’air), je ne connaissais pas votre passé. Je ne partage pas toutes vos opinions, je suis souvent plus radical concernant l’islam…
    Cependant sur un sujet que vos détracteurs agitent d’une façon indécente, la Tunisie sous Ben Ali, je vous sais totalement sincère. Moi même, souvent en voyage d’affaires dans ce pays dans les années « Ben Ali », je me félicitais des avancées politiques, de la condition féminine, tout en pensant que Ben Ali devait encore faire progresser la Tunisie dans cette voie. Après il y a eu ce déferlement, et das attaques contre vous que je considère comme totalement injustes. Ne serait-ce mon espoir qu’un noyau de vrais démocrates pourra remettre la Tunisie dans la ligne juste du progrès laïc et démocrate, le résultat actuel est pire que le mal précedent ! Vous êtes un homme juste. Ivo Mario Cviic, Paris.

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