« Ghassan Hitto n’est pas le parangon du Qatar » – Arte Journal, 12 avril 13

ArteL’opposition syrienne, avec son Premier ministre Ghassan Hitto, a de nouveau tenté de convaincre les États-Unis de lui fournir des armes, en marge d’une rencontre des ministres des affaires étrangères du G8 à Londres. Pas de réponse pour l’instant. Ghassan Hitto tente toujours de s’imposer, non seulement sur la scène internationale mais aussi au sein de la rébellion. Sur le terrain en Syrie, selon le politologue Antoine Sfeir, son influence reste toute virtuelle. Interview.

Qatar, 27 mars 2013 : le Premier ministre du gouvernement de transition, Ghassan Hitto (deuxième en partant de la droite), avec Ahmed Muaz Al Khatib (à gauche), chef de la délégation de l’opposition syrienne. © Karim Sahib / AFP

Qatar, 27 mars 2013 : le Premier ministre du gouvernement de transition, Ghassan Hitto (deuxième en partant de la droite), avec Ahmed Muaz Al Khatib (à gauche), chef de la délégation de l’opposition syrienne. © Karim Sahib / AFP

David Arnold, ARTE Journal : Ghassan Hitto a été récemment élu à la tête de la Coalition nationale syrienne, qui est-il, que peut-on dire sur lui ?
Antoine SFEIR, directeur des Cahiers de l’Orient, politologue spécialiste du monde arabe : C’est le visage de l’opposition syrienne, il appartient à la minorité kurde. Ce qui a été un avantage pour qu’il soit désigné. Son problème, c’est qu’il vit en exil. C’est un inconvénient dans la mesure où certains pensent que l’opposition doit être dirigée par quelqu’un sur le terrain. Il est donc dans une position inconfortable aujourd’hui à cause de ce point là.
ARTE Journal : Certains disent que c’est l’homme du Qatar ?
Antoine SFEIR : Pas vraiment. Il a été approché par le Qatar certes, à qui il n’a pas fermé la porte, mais ce n’est certainement pas le parangon du Qatar. Dans sa tête, il a avant tout les intérêts de la communauté kurde, qui représente tout de même 15% de la population syrienne. Avec en sous-main toujours cette idée de constituer un jour un Kurdistan en bonne et due forme, avec ceux d’Irak, d’Iran et de Turquie.

« Ghassan Hitto n’a pas de véritable pouvoir, c’est un pouvoir virtuel »

Arte Journal : Quels sont ses alliés au sein de l’opposition ?
Antoine SFEIR : Pour le moment, l’opposition dont on parle est une opposition non pas armée mais laïque. Civile en tout cas. Et qui se retrouve aussi bien à Istanbul qu’au Qatar mais également à Paris ou ailleurs. Ce sont des gens qui essaient d’élaborer une plate-forme. Et en même temps qui essaient d’avoir des liens avec les combattants de l’intérieur. Les Frères musulmans ont leurs troupes bien entendu. Les salafistes, qui ne sont pas représentés au sein de cette opposition civile, ont quand même quelques points d’ancrage avec Al Nosra, c’est à dire les salafistes djihadistes. Très peu de gens aujourd’hui sont en liaison avec l’Armée syrienne libre, qui reste une armée respectée, disciplinée et structurée.

Arte Journal : Et quel est son pouvoir à Ghassan Hitto sur les territoires conquis par la rébellion ?
Antoine SFEIR : Pour le moment, il n’y a pas de véritable pouvoir, c’est un pouvoir virtuel.
Arte Journal : Est-ce qu’on connaît ses objectifs ?
Antoine SFEIR : Il ne les a pas encore dit, on attend de connaître son programme. Pour le moment il mène des pourparlers, pour essayer de nommer des ministres, pour essayer de constituer une sorte de cabinet fantôme, en respectant toutes les minorités et en respectant cette démographie complexe et mosaïque de la Syrie.

« Hitto n’a pas beaucoup d’influence dans les zones tenues par les insurgés »

Quels ont les relations qu’il a avec les islamistes comme Al Nosra d’un côté et l’Armée syrienne libre de l’autre ?
Antoine SFEIR : Il a des contacts avec Al Nosra à partir du moment où il a été approché par le Qatar puisque le Qatar lui-même finance Al Nosra et en même temps il essaie d’avoir des contacts sérieux avec l’Armée syrienne libre. Mais là il est beaucoup en retrait dans la mesure où les gens de l’ASL ne se sentent pas liés à cette opposition civile de l’extérieur.

Arte Journal : Donc il n’a aucune influence sur l’Armée syrienne libre ?
Antoine SFEIR : Sur le terrain non. D’ailleurs sur l’ensemble des zones tenues par les insurgés, il n’a pas beaucoup d’influence.

Arte Journal : Il n’a aucune possibilité d’unir l’opposition ?
Antoine SFEIR : Pour le moment, on est pas sur ce chemin là. Cette opposition est encore morcelée. C’est bien son problème.

« Il n’y a pas de pouvoir centralisé. Ce sont de petits territoires conquis par les insurgés »

Arte Journal : Au final, est-ce que cette opposition a une chance de tomber d’accord un jour ?
Antoine SFEIR : Il y a beaucoup de tentatives actuellement, pour essayer d’élargir cette représentation, et en même temps il y a des contacts pour essayer de faire le lien entre les militaires sur le terrain et cette opposition.

Arte Journal : Mais ces tentatives existent depuis longtemps, vous pensez qu’elles ont une chance d’aboutir ?

Antoine SFEIR : Je n’en sais rien, on ne peut pas jouer au prophète. Pour le moment ça n’est pas fait, mais le fait qu’ils continuent à se voir et à discuter montre que ça peut se faire.
Arte Journal : Une division qui existe également sur le terrain dans les territoires conquis par les différents courants de la révolution ?
Antoine SFEIR : Ce sont des territoires où il existe des baronnies, il n’y a pas de pouvoir centralisé. Ce sont de petits territoires conquis par les insurgés, sur lesquels règnent de petits barons locaux.
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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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