Égypte : à qui la faute ? L’Opinion, 20 août 2013

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Publié le mardi 20 août à 10h00
Mis à jour le mercredi 21 août à 15h05

L’état d’urgence décrété par l’armée en Égypte s’inscrit dans le processus engagé en janvier 2011

AS L'Opinion Chronique

Acte III de la révolution, l’état d’urgence décrété par l’armée en Égypte s’inscrit dans le processus engagé en janvier 2011. L’acte I a démarré à l’initiative d’une jeunesse instruite, issue en majorité de la classe moyenne, connectée à Internet, vite rejointe par les plus pauvres, des forces de gauche, des nationalistes arabes, ainsi que par des minorités religieuses et des libéraux. Les Frères musulmans avaient alors boycotté les premières manifestations avant d’essayer de les contrôler.

L’élection de l’Assemblée constituante leur a permis de rafler la mise en jouant de leur image d’opprimés, grâce aussi à leur organisation et à des slogans biaisés, à destination du monde rural. Ne pas voter pour eux, c’était voter contre l’islam ! Sans oublier l’aide financière du Qatar et de l’Arabie séoudite.

L’acte II de la révolution a été celui de sa confiscation. Mohammed Morsi, profitant des outils démocratiques qui l’ont hissé à la présidence de la République, en a vite oublié l’essence : en s’en prenant au pouvoir judiciaire et en faisant passer en force une Constitution contestée. C’est lui qui, le premier, a réalisé un coup d’État !

La communauté internationale a condamné, à juste titre, les massacres de ces derniers jours. Notre ministre des Affaires étrangères a même exigé la libération de Mohammed Morsi. Au mieux, un acte d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays ; au pire, une réaction néocolonialiste, alors que la justice égyptienne a décidé de poursuivre l’ancien président devant les tribunaux.

Avons-nous oublié que les opposants au président Morsi ont réuni plus de trente millions de signatures – c’est-à-dire plus de la moitié des électeurs du pays – réclamant son départ ? Avec raison, François Hollande a jugé « inadmissibles » les événements du Caire. Il aurait été avisé de rappeler aussi que le président Morsi et les siens s’étaient eux-mêmes placés en dehors de la légitimité.

Les Frères musulmans ont tout intérêt à se poser en victimes pour faire oublier leurs deux ans de gestion calamiteuse du pays. Ils semblent avoir réussi. L’Europe est appelée à couper l’aide apportée à l’Égypte !

Les États-Unis ont condamné la répression brutale du bout des lèvres. Et pour cause  : loin de s’être disloquée, comme annoncée par certains, l’armée égyptienne, colonne vertébrale du pays, est l’alliée de Washington. Les Américains voient, en fait, d’un œil favorable se desserrer l’étau islamiste autour d’Israël, ayant sans doute fini par comprendre qu’à vouloir dîner avec le diable mieux vaut avoir une très longue cuillère.

Depuis la fin des années cinquante, nous avons conclu des alliances stratégiques avec ceux ayant la lecture la plus littéraliste et la plus archaïque du Coran. Nous avons en toute inconscience participé à l’islamisation radicale des sociétés arabes. Et nous continuons en toute naïveté à ignorer certaines réalités. En oubliant que, lorsque Le Caire éternue, ce sont les banlieues européennes qui risquent de s’enrhumer. C’est désormais de notre avenir qu’il s’agit.

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

2 Responses to Égypte : à qui la faute ? L’Opinion, 20 août 2013

  1. Un véritable bonheur à vous lire Monsieur Antoine Sfeir , merci pour cette analyse claire et sans langue de bois .

  2. Antoine Sfeir a une analyse juste de la politique française au Proche et Moyen Orient. Nous sommes complètement en train de nous emmêler les pieds dans des situations que nous ne pourrons pas maîtriser. Ce que je crains est qu’un jour l’effet boomerang se fasse avec fracas. Trêve de naïveté et même d’incompétence!!!
    On n’analyse pas les problèmes d’un pays avec une vision occidentale uniquement. Cette manière de penser relève purement d’une vision colonialiste qui n’est plus de mise au 21 ième siècle. La prudence est de mise ; mettons dans un coin notre manière de penser qui n’est pas universelle pour mieux appréhender les réalités des autres.
    Cette erreur est faite couramment avec pour conséquence de nous mettre en danger et de ne pas apporter les solutions appropriées. Nous avons la crise à gérer et focalisons nous là-dessus. Mobilisons nos efforts sur nous-mêmes pour en sortir.

    Je finirais mon propos en recommandant la décentration, cette attitude de l’esprit qui désencombre de nos a priori et caractérise un minimum d’objectivité.

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