Syrie : pourquoi le pouvoir alaouite tient toujours – Fait religieux, 8 septembre 2013

Julien Vallet | le 08.09.2013 à 08:20

faitreligieux.com  Cet article est paru dans le Fil Expert. 

Le conflit syrien a remis sur le devant de la scène les alaouites, ce courant hétérodoxe de l’islam, issu du chiisme, à laquelle sont affiliés l’actuel président Bachar al-Assad et sa famille. Pour fait-religieux.com, Antoine Sfeir, auteur de L’islam contre l’islam, revient sur leur histoire, leurs croyances, leur développement et leurs relations avec les autres musulmans. 

Qui sont les alaouites ?

Les alaouites sont une dissidence du chiisme issue du sixième imam, Jafar. Parmi les imams, celui-ci était en quelque sorte « l’intellectuel de la bande », celui qui a fortement impulsé les études exégétiques sur l’interprétation du Coran. Mais malgré des divergences sur le dogme, les alaouites restent des chiites.

Quelle est leur particularité par rapport aux autres chiites ?

Ils se caractérisent par une véritable déification d’Ali, cousin et gendre du prophète Mahomet. Il existe d’ailleurs un diction populaire chez eux selon lequel : « Mohamed le dit, Ali le fait ». Cette importance d’Ali, considéré comme l’incarnation divine sur Terre, et le bras armé de l’islam, est une véritable caractéristique de leur croyance.

Dans le panorama islamique, et la traditionnelle opposition entre sunnisme et chiisme, les alaouites demeurent des chiites, ils ne sont pas schismatiques. D’où une importance chez eux de la parole de l’imam. Car l’imam, dans le chiisme, est véritablement le guide de la communauté, il a un rôle fondamental, contrairement au sunnisme où l’imam est plus proche du « curé de base » dans les pays catholiques. Cette proximité avec le reste du monde chiite explique en partie le rapprochement avec l’Iran au début des années 1980, qui était largement stratégique, mais aussi une alliance entre chiites. Il s’agissait à l’époque pour la Syrie d’Hafez al-Assad, le père de l’actuel président, de créer un contrepoids au pouvoir de l’Arabie saoudite qui avait écarté l’Égypte après la signature des accords de Camp David en 1978 et était devenue, de fait, la seule tenante du discours sur l’islam.

Les alaouites, à la différence des autres chiites, ne sont pas attachés à la succession dans l’imamat. Par exemple, les chiites zaïdites, que l’on retrouve au Yémen, sont les partisans du cinquième imam, Zaïd : ils estiment qu’il n’est pas mort et qu’il reviendra à la fin des temps en compagnie du Mahdi, le « Messie ». De la même façon, quand Ismaïl a été écarté de la succession, cela a donné naissance à un nouveau courant du chiisme, les partisans de l’imam Ismaïl ou ismaéliens, qui ont aujourd’hui à leur tête l’Aga Khan. Quant aux chiites duodécimains, ils croient, eux, au douzième imam. En revanche, les alaouites, qui sont eux aussi chiites, ne s’attachent pas à un imam en particulier, si ce n’est éventuellement l’imam Jafar, le précurseur de leur croyance. On trouve peut-être, à Lattaquié, sur la côte méditerranéenne de Syrie, et en Turquie, quelques centres d’études jafarites, mais c’est tout.

Dans quelles circonstances sont apparus les alaouites ?

On situe leurs débuts entre le XIe et le XIIe siècle, pas si longtemps finalement après l’apparition des druzes, autre confession islamique minoritaire présente au Liban et en Syrie. Les alaouites doivent tout à Muhamad Ben Nosaïr, un penseur du IXe siècle originaire de Samara, en Russie, près de la frontière avec le Kazakhstan, et dont le principal livre s’appelait Controverses. C’est de lui que les alaouites tirent leur nom de Nosaïris, ou Nosariens. L’imam chiite Jafar n’aura été que le précurseur, celui qui a permis à terme de poursuivre les études exégétiques sur le texte coranique, qui se sont ensuite répandues. Il faut imaginer le monde musulman de l’époque comme un espace extrêmement ouvert, où les idées, comme les marchandises, pouvaient circuler librement. C’est pourquoi la pensée alaouite a pu arriver aussi facilement et rapidement jusqu’en Syrie. 

Quels sont leurs rites, leurs coutumes ?

Les alaouites ont peu de rites, contrairement aux druzes, par exemple. Ils comptent dans leurs rangs quelques sages qui suivent une initiation mais c’est tout. Leurs prières sont communautaires. Hafez al-Assad avait pris l’habitude de venir prier, de temps à autre, à la mosquée, mais le rituel est très secondaire chez eux, puisqu’ils sont beaucoup plus axés sur la vie de la société. Ils refusent d’articuler la totalité de la vie sociale autour de la religion. Ils ne sont donc ni prosélytes, ni missionnaires. Leurs femmes ne portent pas le voile par exemple, ils mangent de tout et boivent y compris de l’alcool. Dans l’alaouisme, il existe un socle chiite, c’est-à-dire une poursuite de l’effort d’interprétation du texte coranique plus qu’une observance à la lettre de coutumes et de rituels religieux. Les alaouites n’ont pas de clergé organisé, ils n’ont pas non plus de gourou, ce n’est pas comparable une secte. Moins qu’une branche du chiisme, ce serait plutôt un rameau, car ils sont très peu nombreux.

Les alaouites sont marqués par une certaine sécularisation de la société. Ils vivent en vase clos, dans une région connue d’ailleurs sous le nom de Vallée des Nazariens, l’un de leurs noms. A la différence des alévis en Turquie, ils fonctionnent suivant un système de confédérations tribales, avec au sommet les « moutamihaV», c’est-à-dire les notables, puis en-dessous d’eux, les différents corps de métiers, souvent artisanaux, comme les «  haddad » (forgeron) et les « hayatin » (tailleur). Puis, tout en bas, on trouve les« kalbiyés », que l’on pourrait assimiler, toutes proportions gardées, aux intouchables en Inde – en général des ouvriers ou des métayers. C’est d’ailleurs de cette dernière catégorie qu’est issu Hafez al-Assad. Dans l’entourage de son fils, l’actuel président, on retrouve d’ailleurs des représentants des trois autres catégories alaouites. 

Où vivent les alaouites ?

Le Proche-Orient reste de toutes façons un formidable vivier de religions, un creuset des monothéismes. La croyance des alaouites est très localisée, comme souvent au Moyen-Orient, comme pour les druzes, qui vivent principalement sur le plateau du Golan, historiquement syrien, occupé par Israël depuis 1967. On parle ici de concentration millénaire. Les alaouites sont présents en réalité dans toute l’Asie mineure. Les alévis de Turquie partagent la même croyance que les alaouites, tout juste se distinguent-ils par des différences rituelles. Et il ne faut pas oublier qu’ils représentent jusqu’à 20 % de la population turque. Cela s’inscrit dans la continuité du rivage syrien, dans une zone connue sous le nom de Cilicie. Les zones de peuplement alaouites sont presque toujours accolés à une région chrétienne.

Historiquement, la côte syrienne a été régulièrement occupée par les envahisseurs, tout simplement parce qu’elle représentait la porte de la Méditerranée orientale. Alors que les sunnites étaient concentrées à Damas, la capitale actuelle, Alep, la métropole du nord, était chrétienne. De sorte que les minorités, ethniques ou religieuses, ont systématiquement été repoussées vers les montagnes qui surplombent la côte.

Au Moyen-Age, les Croisés se sont beaucoup appuyés sur ces minorités, notamment les maronites au Liban, mais également les alaouites, avec qui il y aurait eu des mélanges, ce qui explique pourquoi aujourd’hui, certains d’entre eux sont blonds aux yeux bleus. Mais l’émergence des alaouites n’est pas liée à une quelconque intervention extérieure ou à un contact avec les chrétiens, mais plutôt à l’arrêt dès le XIe siècle dans le sunnisme de tout effort d’interprétation du texte sacré, ce que l’on appelle l’ijtihad, qui en revanche, dans le chiisme, n’a jamais cessé.

Comment les alaouites en sont-ils venus à occuper le pouvoir en Syrie ?

Ce sont les Français, lorsqu’ils ont établi un mandat colonial sur la Syrie en 1920, qui ont établi un territoire autonome alaouite sur la côte, autour de Lattaquié, et poussé les alaouites à s’engager massivement dans l’armée. Les Français avaient déjà une connaissance suffisante de l’islam et de ses divisions pour pouvoir l’instrumentaliser. C’est à peu près à cette époque qu’on constate l’entrée massive des minorités, non seulement alaouites mais aussi chrétiennes, au sein de l’armée syrienne. Trois ans avant l’indépendance naît le parti Baath, en 1943. Et en 1963, a lieu le premier coup d’État militaire baathiste mené par le général Amin Al-Hafez, suivi trois ans plus tard d’un second coup d’État mené par Salah Jedid et Nourredine Al-Atassi, qui prennent le pouvoir et mènent une politique très à gauche, alignée sur l’URSS.

Au sein de ce gouvernement, Hafez al-Assad, de confession alaouite, devient le nouveau ministre de la défense. En novembre 1970, il mène au sein de ce nouveau régime ce qui ne ressemble pas vraiment à un coup d’État et qui sera d’ailleurs qualifié de « mouvement correctif » ou « révolution corrective ». Il va tenter dès lors de consolider le pouvoir afin de mettre fin à la longue série de coups d’État qui avaient secoué le pays au cours des années passées. Hafez al-Assad commencera, dans les deux premières années qui suivront sa prise de pouvoir, par éliminer ses rivaux au sein de la communauté alaouite. Puis il se met à développer énormément les services de renseignement, cinq ou six au total, militaires, politiques ou même de l’Armée de l’air, le plus important, parce qu’Hafez al-Assad était précisément issu de ce corps d’armée. Au sein de ces services, qui en viendront petit à petit à se surveiller les uns aux autres, les alaouites occupent une grande place, mais suivant une logique presque plus corporatiste que religieuse, justement parce que, comme je l’ai dit, les alaouites sont plutôt sur une logique séculière.

En 1994, le fils aîné d’Hafez al-Assad, le dauphin du régime, Bassel, se tue dans un accident de la route en ratant le rond-point qui le menait à l’aéroport de Damas. C’est alors que le second fils, ophtalmologue, Bachar, sera rappelé de Londres, en compagnie de son épouse, issue de la bourgeoisie sunnite, pour succéder à son père six ans plus tard.

Les alaouites sont-ils considérés comme hérétiques par les autres musulmans ?

Ils ont cultivé l’art de la dissimulation religieuse, appelée selon les cas taqqiya ou kitman. Dans leur doctrine, votre être en tant qu’individu est très important, il est donc de votre devoir, si vous appartenez à une confession minoritaire, de dissimuler votre véritable nature pour pouvoir échapper aux persécutions. Dans les années cinquante et soixante, les alaouites étaient méprisés, considérés comme de la valetaille : les femmes alaouites étaient souvent bonnes à tout faire dans les familles de la bourgeoisie sunnite. Mais il y a eu énormément de mariages mixtes, les alaouites ont progressivement infiltré la nouvelle bourgeoisie sunnite qui s’était formée partir de la fin des années soixante-dix. Il faut d’ailleurs rappeler à ce propos que contrairement à ce qui a été dit, il y a certainement moins de 70 % de sunnites en Syrie : les chrétiens représentent 13 % de la population, il y a 11 % d’alaouites, 6 % de druzes et 15 % de Kurdes – majoritairement sunnites mais à distinguer totalement des Arabes.

En 1982, Hafez al-Assad réprime durement l’insurrection des Frères musulmans à Hama, leur siège. Le massacre, qui aura fait selon les estimations entre 20.000 et 40.000 victimes, a lieu en février mais ne sera découvert qu’en avril, quand l’ambassadeur de France, en passant dans les environs, découvre la ville détruite. Les Frères musulmans, qui sont partisans d’une orthodoxie totale, avaient édicté une fatwa condamnant à mort les alaouites. Mais il faut savoir qu’en islam, seuls les ouléma (pluriel de « alim »), les savants de l’islam, peuvent émettre des fatwas – pas les Frères musulmans. Dans l’islam sunnite, tous les dignitaires religieux ont toujours été nommés par le pouvoir politique. Les sunnites considèrent donc tous les autres courants de l’islam comme hérétiques. Mais le fait d’être chiite ou alaouite n’est pas passible de mort en soi. Ce qui est puni, ce n’est pas l’hérésie, c’est l’apostasie, c’est-à-dire le fait de renier sa religion, de naître sunnite et de se convertir ensuite au chiisme par exemple. Dans ce cas-là, il est du devoir de n’importe quel musulman de tuer l’apostat. Comme le sunnisme se considère comme l’aboutissement du monothéisme, tout changement de religion est perçu comme une régression. Mais les alaouites sont moins éloignés de l’islam que ne le sont les druzes, par exemple. Ils sont plus proches du judaïsme par exemple dans la mesure où, comme les juifs, ils croient en l’arrivée du Messie. Il n’y a pas non plus chez les alaouites de relents de paganisme, rien qui rappelle la Jahilya, l’ère pré-islamique. Cela est inimaginable dans un tel contexte, car le Proche-Orient est très profondément religieux.

Vu l’existence historique d’un « réduit alaouite », existe-t-il un risque d’éclatement de la Syrie ?

Les alaouites sont au pouvoir depuis très longtemps, ils en ont pris l’habitude. La totalité des officiers syriens est alaouite, mais le vice-président, par exemple, est sunnite. Il y a eu un brassage important, une infiltration de la bourgeoisie sunnite – qui ne représente que 25 % des 65 % de sunnites – par les alaouites. Ces gens ne se sentent pas représentés par les combattants insurgés, et ils ont fait leur fortune avec ce régime. Les alaouites pourraient créer un État indépendant sur la façade maritime, mais dans ce cas-là, les sunnites de Damas se retrouveraient enclavés. Dans la guerre civile en cours, un des éléments de lecture peut être la religion. Ce régime s’est effectivement présenté comme un rempart contre les islamistes, notamment des Frères musulmans, pour assurer sa pérennité. Car en Syrie, les Frères musulmans sont plus dangereux, politiques, voire plus intelligents qu’en Égypte. Mais à l’heure actuelle, sur leurs deux dirigeants historiques, l’un – Ali Sadr al-Bayanouni – est toujours en exil à Londres, et l’autre est bloqué à Homs.

Pensez-vous que le risque de représailles sur les alaouites, si le régime de Bachar al-Assad s’effondre, soit réel ?

Bachar al-Assad se maintient tant que les Russes le soutiennent. Depuis le 11 mars 2011, la communauté internationale attend sa chute, qui ne vient toujours pas. Et pourtant, les forces loyales au régime doivent se battre avec la Turquie, le Qatar, avec des insurgés originaires du Sahel. La guerre civile est donc appelée à être longue. Dieu sait si j’ai été touché personnellement par ce régime, dans ma chair et dans mon sang, et s’il n’y a pas eu une seule nuit où je n’ai pas rêvé de le voir tomber. Mais aujourd’hui, j’en viens à avoir peur de le voir tomber. Car ce que je constate, c’est qu’au Moyen-Orient, les pays éclatent les uns après les autres. Les Kabyles algériens ont déclaré la création d’un gouvernement provisoire à Paris, idem pour les Berbères, l’Irak est déchiré par les violences inter-communautaires, et je ne parle pas du Liban. Tous les pays du Moyen-Orient son animés par des forces centrifuges, ce qui préfigure un retour à une configuration communautariste du temps de l’Empire Ottoman. quand la Sublime Porte, pour pouvoir gérer ses différents « sujets », nommait des chefs responsables de tout ce qui se passait au sein de la communauté, que ce soit les Arméniens, les alaouites ou les Levantins.

Propos recueillis par Julien Vallet

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One Response to Syrie : pourquoi le pouvoir alaouite tient toujours – Fait religieux, 8 septembre 2013

  1. Excellent. Comme d’habitude. Merci M Sfeir. Je partage, voire ressens la même chose que vous lorsque vous abordez cette partie : « … Dieu sait si j’ai été touché personnellement par ce régime, dans ma chair et dans mon sang, et s’il n’y a pas eu une seule nuit où je n’ai pas rêvé de le voir tomber. Mais aujourd’hui, j’en viens à avoir peur de le voir tomber… » Mêmes sentiments. Pierre.

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