L’homme qui simplifie « l’Orient compliqué » – Le Point.fr, le 31 octobre 2013

AS LePoint 31_10_13Publié le 31/10/2013 à 12:50 par Armin Arefi

Le politologue franco-libanais anime en partenariat avec Le Point.fr une série de dix conférences pour mieux décrypter cette région en ébullition. Portrait.

D’incessants bruits de bottes se font entendre au Moyen-Orient. Nous sommes le 25 août 2013. Quatre jours après le massacre chimique de la Ghouta, où des centaines de civils syriens ont perdu la vie, les États-Unis envoient en Méditerranée un quatrième destroyer équipé de missiles de croisière Tomahawk. La ligne rouge fixée par Barack Obama à Bachar el-Assad, c’est-à-dire l’utilisation d’armes chimiques, est franchie. Des frappes punitives contre le régime de Damas sont devenues inéluctables et la France est prête à s’y associer.

Invité par i>Télé à s’exprimer sur l’opération militaire à venir, le politologue franco-libanais Antoine Sfeir assure pourtant du contraire. « Il n’y aura pas de frappes, affirme-t-il posément à l’antenne. Les Américains savent très bien qu’une frappe sur la Syrie peut embraser toute la région. » Pour l’expert du monde arabo-musulman, on assiste aujourd’hui « à une guerre des mots et des images, à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie ». Quant à la France, il juge que « sa voix est devenue inaudible dans la région, car seuls les Américains et les Russes sont à la manoeuvre ».

Contrepied

Une analyse qui prend à l’époque le contrepied de tous les commentaires des experts militaires, qui s’avançaient déjà sur le scénario exact des frappes à venir. Or, deux semaines plus tard, l’intervention occidentale tant annoncée fait pschitt. À la surprise générale, le président américain fait volte-face. Tout d’abord en demandant l’aval du Congrès, puis en acceptant une proposition russe visant à démanteler l’arsenal chimique syrien sur une base volontaire de Damas.

Barack Obama, qui n’avait en réalité aucune envie de s’engager dans un nouveau conflit au Moyen-Orient, après les désastreux précédents afghans et irakiens, trouve là une porte de sortie inespérée. Quant à François Hollande, qui était, lui, prêt à revêtir son costume de chef de guerre, il est le dindon de la farce. « L’accord sur le chimique n’a donné que huit mois de répit supplémentaires à Bachar el-Assad », analyse aujourd’hui Antoine Sfeir. Le politologue sait de quoi il parle.

Enlevé et torturé en 1976

Né en 1948 au Liban, Antoine Sfeir connaît par coeur le régime syrien, qui a toujours usé de son pouvoir de nuisance sur son voisin libanais. Tout d’abord coresponsable du service étranger du quotidien francophone L’Orient le jour, le journaliste est enlevé en 1976 en pleine guerre civile du Liban par des milices palestiniennes soutenues par Damas. Baïonnette dans le dos, coups de crosse dans la mâchoire, il est torturé sept jours durant. « C’est à cause du régime que je n’ai plus de dents ni d’ongles », explique-t-il aujourd’hui.

Fin connaisseur de la région, dont il a exploré les moindres recoins, Antoine Sfeir fonde en 1985 les Cahiers de l’Orient, une revue trimestrielle d’analyse sur le monde arabe et musulman. « Des guerres israélo-arabes aux soulèvements populaires encore en cours, en passant par les guerres irakiennes et celle du Liban, le Moyen-Orient est une véritable zone de tempêtes », écrit la revue sur son site internet. La publication se veut également vecteur de la francophonie. « Si nous avons choisi la langue française comme instrument et véhicule de notre expression, c’est parce que nous avons la conviction que l’espace géographique et intellectuel de la francophonie est l’un des lieux privilégiés de la liberté et des valeurs humanistes ».

« La France a perdu toute crédibilité dans la région »

Homme de conviction, Antoine Sfeir, également président du Centre d’études et de réflexion sur le Proche-Orient, n’hésite pas à critiquer sévèrement son autre patrie. « La France a perdu toute crédibilité dans la région le jour où elle a joué la partie d’un camp contre l’autre », souligne-t-il, en référence à l’alliance aveugle de Paris avec les monarchies wahhabites du Golfe. « Or, la force de la France a toujours été de parler avec tout le monde. » En 1989, le journaliste franco-libanais intègre le quotidien français La Croix et le mensuel Pèlerin. Il collabore également avec les hebdomadaires Le Point, L’Événement du jeudi et le Quotidien de Paris.

En 1992, il écrit son premier ouvrage, L’argent des Arabes (Hermé), traitant déjà à l’époque des nombreux avoirs des dirigeants du Golfe dans l’Hexagone. Une vingtaine d’autres livres suivront. Une bibliographie saluée unanimement pour son expertise. Cette notoriété grandissante ouvre à Antoine Sfeir le monde de la télévision. Le politologue écume les chaînes d’information en continu en tant qu’expert du Moyen-Orient et est régulièrement l’invité d’Yves Calvi dans son émission C dans l’air. Il apparaîtra même brièvement au cinéma en 2008, dans le film d’espionnage Secret Défense. Cette brillante ascension devait naturellement trouver son couronnement avec le Printemps arabe, qui a propulsé la région sur le devant de la scène médiatique. Mais loin de consacrer son travail, la révolution du Jasmin, fin 2010 en Tunisie, va l’envoyer sur le banc des accusés.

Polémique

Plusieurs journalistes rappellent qu’Antoine Sfeir a publié en 2006 un étonnant ouvrage intitulé Tunisie, terre de paradoxes (L’Archipel). Un essai dans lequel le politologue franco-libanais s’en prend aux détracteurs du président Ben Ali. « Comment un pays qui accueille plus de six millions de touristes par an, la plupart sans visa, peut-il être qualifié de régime policier ? » écrit-il. Sfeir voit dans la Tunisie de l’époque un indéniable rempart contre l’intégrisme dans la région. Au même titre que Michelle Alliot-Marie, ex-ministre de la Défense, Antoine Sfeir se voit accuser de complaisance envers l’ancien dictateur de Tunis.

« Je n’ai jamais rencontré Ben Ali », affirme-t-il encore aujourd’hui. « J’ai simplement dit en avoir assez que l’on s’acharne sur lui alors que personne ne tape sur l’Arabie saoudite bien que la situation des droits de l’homme y soit catastrophique », souligne-t-il. Le politologue rappelle en outre que les assassinats politiques en vigueur actuellement en Tunisie ne se sont jamais produits sous Ben Ali, qui, il est vrai, préférait embastiller ses opposants.

Pointu et accessible

Le dernier ouvrage d’Antoine Sfeir L’islam contre l’islam (Grasset) ne souffre, lui, d’aucune contestation. Prix Livre et droits de l’homme 2012, il revient sur l’antagonisme millénaire entre sunnites et chiites et explique pourquoi cette guerre fratricide entre musulmans façonne tous les conflits actuels au Moyen-Orient. Un écrit pointu et non moins accessible qui a le mérite de simplifier la perception de cet « Orient compliqué », ainsi que le nommait le général de Gaulle.

C’est avec ce même souci qu’Antoine Sfeir anime dès le 5 novembre prochain un cycle de dix conférences intitulé « Comprendre le Moyen-Orient avec Antoine Sfeir », qui s’inscrit dans le cadre des Conférences de Sara Yalda aux Mathurins, en partenariat avec le Point.fr. Organisées tous les mardis au théâtre des Mathurins, ces rencontres ont l’avantage de décrypter une actualité brûlante – guerre en Syrie, suites du Printemps arabe, nucléaire iranien ou encore conflit israélo-palestinien. Une chance, alors que d’incessants bruits de bottes se font toujours entendre au Moyen-Orient.

« Comprendre le Moyen-Orient avec Antoine Sfeir », dans le cadre des « Conférences de Sara Yalda aux Mathurins », tous les mardis, au théâtre des Mathurins, 36, rue des Mathurins, 75008 Paris.

Programme :

Mardi 5 novembre à 12 h 30

La Syrie : oeil du cyclone ou piège pour l’Occident ?

Mardi 12 novembre à 12 h 30

L’Égypte à la recherche du pharaon

Mardi 3 décembre à 12 h 30

Mais que cherche donc le Qatar ?

Mardi 10 décembre à 12 h 30

Faut-il avoir peur de l’Iran ?

Mardi 17 décembre à 12 h 30

La Libye à la merci des milices

Mardi 7 janvier à 12 h 30

Des printemps arabes aux tempêtes du désert

Mardi 14 janvier à 12 h 30

La Turquie : un modèle qui s’effondre ?

Mardi 21 janvier à 12 h 30

Israël-Palestine : le conflit originel

Mardi 28 janvier à 12 h 30

La France, cible d’al-Qaida ?

Mardi 4 février à 12 h 30

L’interminable guerre des sunnites et des chiites

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