Réapprendre la résistance

Charlie canardsMaintenant que la passion est retombée — car l’émotion, quant à elle, restera — quelles peuvent être les conséquences de l’attentat terroriste contre l’équipe de Charlie Hebdo ?

Nous allons certainement assister à une flambée de cris de victoire sur les sites islamistes et salafistes. Cela entraînera une émulation qui va pousser d’autres à tenter de copier les assassins, d’une manière encore plus spectaculaire. En cas d’arrestation des auteurs de l’attaque meurtrières, les prendre vivants devient essentiel : morts, ils risquent de devenir des martyrs que d’autres endoctrinés voudront venger ; interpellés, il seront à traiter comme de lâches et vulgaires tueurs, des détenus de droit commun dans les mains de la justice, et ne pas leur donner l’occasion de faire de leur procès une tribune de prosélytisme. Bien au contraire, il faudra alors, comme c’est déjà le cas dans la presse, mettre en exergue leurs propres échecs personnels et professionnels.

Soyons réalistes : demain, quelle que soit l’excellence de nos services, nous ne pourrons contrôler et prévenir que quelque 20 % des tentatives d’attentat auxquelles vont probablement vouloir se livrer les jihadistes revenus d’Irak et de Syrie ; d’où l’importance de former nos concitoyens à une vigilance permanente.

Il va nous falloir réapprendre la résistance ; il va nous falloir réapprendre également à rejeter la pensée unique, à multiplier les avis pluriels, à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’on nous dit, à développer notre esprit critique — si français, reconnu dans le monde entier —, à réintroduire le doute dans nos certitudes péremptoires. En un mot, réapprendre à dire NON.

Non à la violence sauvage de terroristes masqués, défenseurs autoproclamés du prophète de l’islam, dont ils ne connaissent ni les fondements, ni l’esprit.

Non à la défaite de la liberté d’expression, à la tentation de l’autocensure, par peur d’attirer en réponse la rage de barbares incontrôlables. Quel que soit son goût douteux ou son degré de provocation, la satire est salutaire ; si elle va trop loin, un Etat de droit possède l’arme de la justice pour réparer l’outrage éventuel.

Non à la stigmatisation d’une population musulmane qui serait, au mieux, suspecte d’abriter en son sein de futurs jihadistes ou, au pire, de comploter pour islamiser et voiler la France entière, comme certains essayistes polémistes et autres romanciers opportunistes voudraient le laisser entendre. Au risque de me répéter inlassablement, je continuerai d’asséner que les musulmans en question, croyants ou pas, pratiquants ou pas, sont d’abord Français, et ce depuis deux ou trois générations — c’est-à-dire plus longtemps que moi ; qu’en France, il n’y a pas de communautés mais des individus citoyens ; que la laïcité, unique au monde, garantit aux citoyens non seulement le respect de toute foi ou opinion philosophique, mais aussi le cantonnement de cette conviction dans la sphère privée.

Non, enfin, aux compromissions politico-financières de nos gouvernements avec des régimes archaïques, fondamentalistes, comme l’Arabie séoudite et son petit voisin, le Qatar. Les mêmes millions qui ont été investis dans nos clubs de sport et nos industries, y compris de défense nationale, ont servi à financer les groupes salafistes et jihadistes qui font aujourd’hui des émules sur notre territoire. Ces royaumes pétroliers ont joué avec le feu, ne faisons pas de même !

Il en va de notre responsabilité citoyenne ; c’est ce qui nous permettra d’ôter l’écorce d’individualisme dans laquelle nous nous sommes enfermés et, enfin, de redevenir solidaires.

Me revient à la mémoire l’histoire de cet oiseau qui prétendait vouloir éteindre l’incendie de la forêt en faisant d’incessants allers-retours entre la mer et le feu. Devant les ricanements des gros animaux terrés sans bouger qui lui demandent s’il croit sincèrement pouvoir y arriver, il répond : « Je ne sais pas, mais je fais ma part »… Le temps n’est–il pas venu pour les citoyens français de cesser de râler pour tout et rien, de se révolter pour une cause plus essentielle, et de faire, ensemble, debout, dignes, droit dans nos bottes, chacun notre part ?

Bon vent Charlie !

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

12 Responses to Réapprendre la résistance

  1. Bravo Antoine ! Je suis à 100 % d’accord avec vous, nécessité du doute, esprit critique, vigilance, défense de la laïcité, « unique au monde ». Nicole

  2. Très beau texte que j’apprécie beaucoup. Merci !

  3. Mr Sfeir, de votre point de vue quelle devrait être la réaction de la communauté musulmane, non pas des élites qui désynchronisent terrorisme et Islam, mais les monsieur et madame tout le monde qui vivent leur religion en France?

    • Ils devraient je pense, en tant que citoyens français, se réapproprier l’espace musulman de France, et enseigner à leurs enfants la véritable connaissance de la langue arabe et de l’islam, en les laissant libres d’être croyants ou pas, mais à la fois fiers de leur double culture et capables de résister à l’endoctrinement d’imams-gourous extémistes autoproclamés.

  4. Mat Matblond says:

    je suis d’accord, mais pourquoi le qatar et l arabie saoudite financent t ils le djihadisme?

    • Ces deux États appliquent la version la plus archaïque de l’islam : le wahhabisme, depuis le XIXe siècle. Ils ont largement contribué à la naissance et au développement de ces mouvements salafistes (« retour aux origines ») jihadistes avant de prendre peur aujourd’hui, tel le Dr Frankenstekn, devant l’ampleur du monstre engendré qui devient incontrôlable et se retourne contre ses créateurs (attentats, contestation interne contre les pouvoirs en place).

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  7. stephane A says:

    Vous êtes dans l’indignation qui gesticule et demeure stérile – les constats, les liens de cause à effet, les omissions, les contrefeux sont légion et sous une apparence de faiseur de paix, la vérité est oubliée, rien de moins. Alors pourquoi parler de Charly sans parler de l’HyperCasher ? Pourquoi parler de la stigmatisation musulmane alors qu’est-ce les actes antisémites sont passés sous silence ? Vous défendez la religion musulmane comme si elle était en cause, en tout cas on voudrait nous le faire croire mais est-ce vraiment cela le problème ? Mais si on reste sur ce terrain on peut légitimement se poser la question : pourquoi ces criminels prennent le masque de l’islam ? Cela est une vraie question que vous éludez, une de plus. Alors oui l’Arabie Saoudite et le Qatar étaient du cortège du 11 janvier, eux qui arment au quotidien les bras criminels et cela doit être dénoncé sans mollesse mais de grâce dites à votre petit oiseau d’aller éteindre le bon feu

    • Ce billet a été posté le… 8 janvier 2015, soit la veille de la prise d’otage d’Amedy Coulibaly dans l’Hyper Casher de la porte de Vincennes. Le don de divination est très rare. En revanche, vous voudrez peut-être lire l’éditorial des Cahiers de l’Orient posté ultérieurement.

  8. Ping: 60 écrivains unis pour la liberté d’expression : Nous Sommes Charlie | What a path we made.

  9. Pour tous ceux qui peuvent lire l’anglais, j’ai écrit un commentaire assez vaste sur le livre *Nous Sommes Charlie* (y compris ce texte) ici: https://whatapathwemade.wordpress.com/2015/07/24/60-ecrivains-unis-pour-la-liberte-dexpression-nous-sommes-charlie/

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