« Écrasez l’infâme » ? * – Les Cahiers de l’Orient, mars 2015

CO 118 couv(Éditorial des Cahiers de l’Orient nº 118)

Plus d’un mois après les tueries des 7, 8 et 9 janvier, même si l’émotion perdure, il est temps de sortir de la passion et d’encourager la réflexion.

Venus du petit banditisme, les trois assassins n’ont certainement pas voulu faire l’unité nationale à travers leurs victimes : ils ont tué des athées, des agnostiques, des chrétiens, des juifs et des musulmans. Pourtant Charlie Hebdo a sorti son premier numéro à 7 millions d’exemplaires avec encore des caricatures de Mahomet. Dans tous les coins de la planète, des manifestants manipulés ont brûlé le drapeau français, ont hurlé qu’ils n’étaient pas Charlie, et en ont profité pour crier leur détestation de l’Occident. Pourquoi sont-ils manipulables ? Sans doute parce qu’ils ignorent tout de leur propre religion. N’est-ce pas aussi ce qui se passe en France depuis une trentaine d’années ?

Nous oublions souvent que c’est le gouvernement français qui, après 1962, a été chercher cette masse d’ouvriers non qualifiés et non spécialisés dans ses anciennes colonies, et plus particulièrement dans les villages, au « bled ». Elle leur a proposé un contrat qui était de venir travailler en France, à un salaire certes bien plus élevé que chez eux, puis de rentrer dans leurs pays respectifs. À tel point que les régime de ces États, principalement Maroc, Algérie, et Tunisie, ont multiplié les consulats pour surveiller cette multitude appelée à rentrer un jour au pays avec des idées « subversives » de pluralisme, de démocratie, de droits de l’homme, etc. En 1974 déjà, c’est la République française qui a rompu le contrat en promulguant le regroupement familial : il n’était alors plus question de s’en aller, mais plutôt de ramener sa famille en France. On a ensuite connu une première alerte de non-intégration avec la libéralisation du droit associatif en 1982, lorsque plus de 1570 associations affichaient ostensiblement leur appartenance communautaire, dont islamiste… C’était déjà une brèche communautariste dans la sacro-sainte laïcité française. Et nous n’avons rien fait pour lutter contre cela.

Nous avons commencé, dès le milieu des années 1980, à ressentir les inégalités subies par cette population à l’école, où l’on entendait souvent « tu es Français, mais musulman » ! Ces jeunes l’ont tellement entendu à l’adolescence qu’ils ont réalisé leur propre ignorance, à la fois de la religion musulmane et de leur pays d’origine. Ignorance dont ils rendu responsables leurs parents, eux qui voulaient accélérer l’intégration de la deuxième génération en leur taisant leurs racines et leurs origines. De son côté, le gouvernement français s’est contenté d’apposer des sparadraps sur la situation, sans réellement bâtir une véritable politique de la ville, qui soit englobante tout en essayant de plus ou moins gérer la marginalisation de toute une population concentrée depuis 1974 dans des « cités », parfois de non-droit, et souvent en marge de la communauté nationale et des circuits de redistribution économique. C’est ce que le Premier ministre Manuel Valls a, semble-t-il, voulu dire lorsqu’il a parlé d’ « apartheid ».

Cette génération issue de l’immigration était donc à la merci de prédicateurs autoproclamés, eux-mêmes ignorant l’essence même de l’islam. Elle s’est retrouvée livrée à elle-même, subissant une véritable déstructuration identitaire et se reconstruisant autour d’un islam dit « populaire », eux qui étaient totalement ignares sur le sujet, ne parlant même pas l’arabe et n’ayant donc pas accès aux textes sacrés.

Les imams venus de l’étranger étaient auréolés de la réputation de l’Arabie séoudite, référence ultime en matière islamique, et du petit Poucet qatari qui, à travers des investissements clinquants et bien ciblés dans l’Hexagone – comme l’industrie du ballon rond – fascinait cette jeunesse perdue.

Là aussi, le gouvernement n’a rien fait. À l’école, nous persistions à croire à l’Éducation nationale lorsque, depuis 1968 sans doute, la démission parentale a confié aux derniers hussards de la République que sont les instituteurs le soin d’éduquer les enfants, et plus seulement de transmettre des connaissances. N’est-il pas aujourd’hui temps de revenir à l’Instruction publique ? Avec des professeurs qui se contentent d’instruire, laissant aux parents la tâche d’éduquer ? Dans des établissements où l’enseignant, malgré la concurrence d’Internet, revêtirait l’habit du savoir et imposerait son autorité, aujourd’hui contestée en premier lieu par les parents ? N’est-il pas enfin temps de lui redonner les prérogatives de celui qui transmet, non seulement le savoir, mais aussi le but et la faculté du regard critique ?

N’est-il pas temps d’arrêter d’écrire dans les journaux ou de clamer sur le petit écran que les crimes, les larcins, les cambriolages ont été commis par des « Français d’origine maghrébine » ? N’est-il pas temps de considérer, à travers divers moyens avancés par l’actuel gouvernement, que ce sont des citoyens français, appartenant accessoirement à la communauté musulmane et englobés par le principe de laïcité au sein de la communauté nationale ?

Cela ne signifie pas qu’ils sont exempts de toute dérive ; ce qui implique, une fois de plus, la formation d’imams français, eux-mêmes capables de prouver qu’ils ont, comme l’a rappelé le Prophète lui-même, le savoir qui donne accès à l’interprétation. Rappelons-le : nulle part dans le Coran, il n’est dit qu’il est interdit de représenter la personne humaine, a fortiori le Prophète Mohammad ; mais seulement « d’éviter d’adorer des idoles ». Nulle part dans le Coran, il n’est fait obligation aux femmes de se couvrir la tête d’un voile ; seulement de « rabattre leurs étoffes sur leurs poitrines » (s. XXIV, v. 31). Nulle part dans le Coran, il n’est dit qu’il faut obliger l’Autre à se « soumettre à Dieu » par la force et l’épée, même si cette foi porte d’emblée un caractère universaliste. Et de fait, il a fallu en France l’apport des philosophes des Lumières et plusieurs révolutions, puis un débat houleux voici plus d’un siècle, pour retirer à l’omnipotente Église catholique le monopole de l’interprétation des textes sacrés, qui lui permettait de s’imposer auprès du pouvoir.

Ce qui supposerait que nous, citoyens, et nos dirigeants élus, acceptions enfin de parler vrai et d’appeler un chat un chat : il y a des choses troublantes dans la seconde partie de la prédication mahométane qui ne peuvent emporter l’adhésion de chacun.

Il n’est plus politiquement correct de dire « Arabe » ou « Noir »… mais on peut les appeler par euphémisme « Beur » ou « Black » ; le signataire de cet éditorial est arabe et français, et le revendique jusqu’au bout des ongles. J’ai choisi d’être citoyen français, laïc et républicain ; l’Autre m’a enrichi de ses différences, comme j’espère l’avoir fait des miennes. Appartenir à deux cultures, loin de créer un choc de civilisations, est au contraire une richesse ; mais s’en tenir exclusivement à une soi-disant « culture d’origine », qui renie l’Autre dans son essence, risque pourtant d’engendrer un choc de cultures.

Au moment où la succession se déroule en Arabie séoudite après la mort du roi Abdallah, il serait bon de souhaiter que le nouveau souverain et son prince héritier acceptent d’entendre quelques pays amis comme la France, notamment au sujet des droits de l’homme et d’individus condamnés à mille coups de fouet pour s’être exprimés librement sur un site Internet ; acceptent le principe de réciprocité concernant la construction de lieux de cultes aussi bien chrétiens en Arabie que musulmans en France ; acceptent enfin de cesser de vouloir, au nom de la oumma, creuser encore plus profondément le fossé qui existe, hélas, bel et bien en France entre la communauté nationale et certains citoyens musulmans — puisque, contrairement aux pays anglo-saxons, la France ne reconnaît pas de communautés, mais des citoyens. À leur tour, les Séoudiens ne devraient pas rater le coche et se retrouver malgré eux sans doute isolés, et peut-être même démantelés, par la percée de l’organisation terroriste de l’État islamique autoproclamé, qui se rapproche de leurs frontières

* À partir de l’affaire. Calas, Voltaire signait ses lettres en abrégé : « Ecr. L’inf. », désignant ainsi le fanatisme religieux, « l’alliance despotique du trône et de l’autel, de la superstition et de la barbarie, dont le règne social passe par l’intimidation et la terreur. » (Pierre Milza, Voltaire, Perrin, 2007 ; René Pomeau, La religion de Voltaire, Nizet, 1956 ; nouv. éd. 1969, pp. 309-310).

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

2 Responses to « Écrasez l’infâme » ? * – Les Cahiers de l’Orient, mars 2015

  1. Sages paroles que de vouloir unifier des clivages inscrits dans les gênes de l’Histoire ! Combien de citoyens tant musulmans que chrétiens sont-ils prêts à transcender leurs différences qui font aussi leur richesse ? Combien sont prêts à vivre en harmonie ? Nul doute que les difficultés quotidiennes dues à ce climat permanent de crises, génèrent l’opprobre sur « l’autre » (Sartre ne disait -il pas que l’enfer, c’était les autres, et pas que pour une question de foi différente ?) et la division des peuples dans leur rivalité absurde à vouloir se surpasser, se dominer.

  2. Bien sûr qu’ il est temps d’arrêter ! Mais croyez vous que cela va changer ? Nous ne referons pas le monde ! Notre système d’éducation ne changera pas demain :ma petite fille Amélie (CM1) me dit qu’au fond de la classe l’instituteur laisse à disposition des revues que les enfants peuvent lire, c’est ainsi qu’elle a découvert la première et la deuxième guerre mondiale; une autre fois, elle est revenue avec une feuille parlant de l’islam, de Mahomet et de la conquête du monde arabe par les musulmans: c’était clair et bien fait, c’était au programme.
    Mais combien de grand-mères va-t-il falloir pour expliquer à nos enfants que nos peurs d’aujourd’hui ne sont que le résultat de ce que nous avons créé hier, nous tous, c’est à dire Monsieur et Madame tout le monde qui par confort se sont mis des bandeaux sur les yeux ! Les fautes n’incombent pas qu’aux gouvernements ! J’ai comme vous 66 ans mais nous ne jouons pas dans la même cour. Vous expliquez, vous avancez avec votre savoir, vos mots et votre culture ; les miens, il me faut les « caler » dans la réalité, dans le vécu, et il faut qu’ils soient suffisamment forts pour être retenus. Je lis « Islam contre Islam » que j’étudie chapitre par chapitre, comme un bon devoir de français ; j’ai ressorti « Liberté, Egalité, Islam« …Maghrébins en France… Musulmans de France… Mais aujourd’hui, ce qui me parle le plus, ce sont les articles et les vidéos du journal le Monde auquel je me suis abonnée : Kobané, Alep, la Syrie, dont on n’entend plus beaucoup parler ou on meurt toujours ! Dans cette quête et ce désir de comprendre qui me pousse à apprendre à nouveau, j’ai parfois peur de ce que je lis et je me demande quel monde nous allons laisser à nos enfants demain ?
    Merci pour vos écrits !

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