La fierté des immigrés – Les Cahiers de l’Orient, juin 2015

CO 119 Couv2Mon éditorial dans le numéro d’été des Cahiers de l’Orient

Au moment où l’on est en train de commémorer les cent ans de la Grande Guerre et l’implication des armées  et populations arabes dans ce conflit et dans celui de la Seconde Guerre mondiale, on ne peut s’empêcher de penser à la situation de l’islam en 2015, subissant une radicalisation qui peut nous paraître incompréhensible.

Certes, il y a cent ans, ces populations faisaient, pour la majorité d’entre elles, partie des empires, et leur religion, l’islam, ne les a pas empêchées d’être les héros de l’ombre. Aujourd’hui la France serait-elle devenue l’ennemi à abattre ?
C’est là où il faut éviter l’amalgame : les islamistes, salafistes, jihadistes et autres terroristes ne représentent qu’une infime minorité de l’islam dans le monde. Il ne faut surtout pas cesser de marteler une telle évidence. Certes l’islam suscite la peur et la crainte. Mais on a peur de ce qu’on ne connaît pas. Et sans doute ne connaissons-nous pas assez cette troisième religion monothéiste. Nous ignorons que lorsque nous avons été les chercher dans leur bled entre 1962 et 1965 pour alimenter la main-d’œuvre dans le BTP, la sidérurgie et l’automobile, nous seulement leur religion ne posait pas problème, mais de plus dans ces trois secteurs on avait mis à leur disposition des salles de prière et des lieux de culte. Ils ont respecté leur contrat (travail, salaire et retour chez soi) jusqu’au moment où la République elle-même en 1974 met fin à l’entente et décrète le regroupement familial : on ne le répètera jamais assez. Cette rupture suivie de la libéralisation du droit associatif qui introduit les labels communautaires montre à quel point l’État a eu une lecture simpliste dans la gestion des cultes venus d’Orient, qu’ils soient islamique, chrétien ou juif séfarade, persuadés que notre laïcité était un rempart suffisant contre l’instrumentalisation des religions. Naïfs que nous étions !

La laïcité était naturellement la cible idéale non seulement des islamistes mais aussi des intégristes et fondamentalistes chrétiens et juifs. La France laïque devenait l’empêcheur de tourner en rond et non plus le modèle républicain et social: une fois la laïcité battue en brèche dans l’Hexagone, le communautarisme pouvait tranquillement s’installer et se développer dans tous les pays européens. Et c’est bien là que se situe la responsabilité occidentale : depuis la fin des années 1950 cet Occident se voulant orientaliste n’a fait que nourrir à travers ses alliances locales cet islam radical revenu balayer les conquêtes des Lumières du début du XXe siècle jusque dans les années 1960. Bien plus, en inventant le principe du « devoir d’ingérence » des pays du Nord dans ceux du Sud (le contraire n’est même pas concevable dans leur esprit étriqué et réducteur) ils ont nourri la méfiance contre cet Occident hier encore modèle, devenu aujourd’hui l’exemple du stupre généralisé.

Les massacres de Kobané, de Maaloula, de Palmyre et de Mossoul sont une insulte pour tous ces héros tombés sur les champs de bataille en 1914- 1918 et en 1939-1945, tous ces héros venus d’Algérie, de Tunisie et du Maroc, mais aussi du Liban, de Syrie et d’ailleurs.

En 1915, en raison de leur proximité avec cet Occident modèle, qu’elle ait été intellectuelle ou politique, les Arméniens mais également les chrétiens de la montagne libanaise et les assyro-chaldéens, accusés d’être la cinquième colonne des Français et des Britanniques, subissent une volonté d’éradication de la part des Ottomans, qui culmine avec le génocide arménien.

Prétendre aujourd’hui combattre les dictatures au nom de la démocratie en s’alliant avec les théocraties du Golfe les plus archaïques relève au mieux d’une naïveté qui confine à la bêtise, au pire d’une hypocrisie et d’un cynisme insoutenables. Le reconnaître serait déjà pour les dirigeants occidentaux faire une partie du chemin ; rectifier le tir et bâtir une véritable vision de ce que nous voulons faire dans cette région permettrait une reconquête de notre crédibilité ; mettre en application cette politique de reconquête permettrait de nous réconcilier avec notre passé, de mieux préparer l’avenir et somme toute de redevenir un modèle pour ces populations. À condition de réussir à faire de la République un lieu d’accueil ou non seulement on vivrait ensemble, mais encore on souhaiterait le faire. Pour cela, il faudrait que nous redevenions également un modèle pour ces troisième et quatrième générations issues de l’immigration, nées françaises mais le restant par choix et non par hasard. Alors seulement, ils seraient fiers de leurs ancêtres qui, en 1914-1918 comme en 1939-1945, se sont sacrifiés pour notre liberté.

Antoine Sfeir

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À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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