« Ils puent !  » Les Cahiers de l’Orient, septembre 2015

imageMon éditorial dans le numéro d’automne des Cahiers de l’Orient.

Que la société civile au Liban réagisse à un problème sociétal et décide de réclamer pour cela, dans la rue, la démission du gouvernement et l’organisation d’élections législatives pourrait nous rassurer sur une jeunesse enfantée par la guerre qui se réclame d’une révolution. Mais laquelle ?

Aujourd’hui la scène politique libanaise est verrouillée par des personnages ancestraux qui en aucun cas n’accepteront volontairement l’introduction d’un acteur trublion dans leur cénacle. L’histoire de ce pays est émaillée de révolutions inachevées : Tanios Chahine au XIXe siècle, les comités d’indépendance à la veille de la Grande Guerre, l’indépendance elle-même, biaisée dès le début (« Deux négations ne font pas une nation ») [1], la révolte du général Aoun…

Aoun… Qu’est-ce qu’il nous avait fait rêver, en 1990 ! Nous avions notre Che Guevara, notre Perón, notre Bolivar, notre De Gaulle, qui a fait « pshitt ! » une fois rentré au pays. Nous l’avons aimé au-delà de la raison. Il faut dire qu’il s’est bien inséré dans le jeu politicien, alors qu’il aurait pu être une référence. Il nous disait que le peuple libanais ressemblait à cette soupe recouverte de déchets qu’était la classe politique, et il s’est empressé de faire partie des croûtons. On a cru au trait de génie quand il a signé une feuille de route commune avec le Hezbollah, et il s’est empressé d’aller faire allégeance à l’Iran, démontrant à quel point cette feuille de route n’était que le reflet d’une ambition toute personnelle. Lui qui voulait damer le pion à Hafez Al Assad s’est retrouvé le pion de son fils Bachar. Cerise sur le gâteau, son gendre chéri, ingénieur de formation, se retrouve en une dizaine d’années l’un des hommes les plus riches — ou les plus rapidement enrichis — du Liban, et c’est lui qu’il intronise comme dauphin à la direction de son parti. Nous l’avons tant aimé !

Samir Geagea a fait onze ans de prison. Certes, c’est le seul chef de guerre qui ait connu les sous-sols du ministère de la Défense. Mais est-ce que le fait d’avoir payé sa dette à la société permet ensuite de briguer la magistrature suprême ? La décence ne voudrait-elle pas plutôt que le personnage renonce désormais à toute activité politique ?

Le Hezbollah, avec son chef charismatique autoproclamé « descendant du Prophète », a décidé d’obéir au doigt et à l’œil au velayat-e faqih [2] : parti de résistance aux yeux des Libanais en 2000 et peut-être encore en 2006, il est devenu depuis 2011 et son implication dans les combats en Syrie le bras armé d’un pays étranger et, de ce fait, a perdu toute crédibilité. Il avait aussi déclaré officiellement que ses armes ne se retourneraient jamais contre la population libanaise, ce qui ne l’a pas empêché, en mai 2008, d’investir manu militari la partie ouest de Beyrouth et de s’en prendre frontalement à la communauté sunnite. Aujourd’hui, des voix s’élèvent parmi les partisans du Hezb pour déplorer le nombre de morts en Syrie.

Nabih Berri, président du Parlement qui, on le rappelle, est le deuxième personnage de l’État, a été et demeure le champion du clientélisme en introduisant ses partisans, membres de sa communauté, à tous les niveaux de l’administration ; aujourd’hui, dans l’optique communautariste, il compte bien profiter du désenchantement vis-à-vis du Hezbollah pour récolter des suffrages ; mais ce sont ces derniers qui ont les armes.

Quant à la communauté sunnite à la mémoire courte, oubliant les Saëb Salam, Riyad et Takkieddine El Solh, les Karamé, elle s’est rangée sous la coupe d’un jeune héritier à propos duquel un dignitaire séoudien a lui-même avoué que « hélas, l’intelligence et le talent ne se transmet[taient] pas par héritage ».

Comme toujours, les 128 députés servent de relais à la guerre des autres, à l’exception sans doute des druzes, dont le chef traditionaliste et féodal a le souci de préserver la présence dans le jeu politique libanais en raison de l’affaiblissement démographique qu’ils ont connu ces dernières années et qui, telles des girouettes, s’allient aux uns et/ou aux autres au gré des circonstances. Aujourd’hui cette guerre se déroule entre les deux « Vatican » de l’islam que sont l’Arabie séoudite et l’Iran.

Depuis 1972, la Constitution est régulièrement violée par ceux-là mêmes qui sont sensés la protéger : les parlementaires prorogent leur propre mandat et celui des présidents de la République. Seul le dernier en date, Michel Sleimane, a préféré se retirer à la fin de son mandat, laissant depuis plus d’un an le siège présidentiel vacant. Auparavant, il avait réussi, reconnaissons-le-lui, à faire passer au Parlement le droit de vote des Libanais résidant à l’étranger.

La vacance du pouvoir a aiguisé les convoitises de tous les maronites dont le patriarche, personnage central de la communauté, n’arrête pas de donner son avis sur tout… et sur rien. Ce haut dignitaire devrait se souvenir que le silence est d’or. Notre cher général Aoun n’a-t-il pas été jusqu’à dire que, puisque les chiites choisissaient le président du Parlement, et les sunnites le président du Conseil, il serait normal que les chrétiens fassent de même pour le président de la République ? Quelques cours de science politique seraient sans doute nécessaires pour lui rappeler que le président de la République libanaise, une fois élu, devient celui de tous les Libanais, et que c’est de cette spécificité qu’il tient toute sa légitimité, d’où la nécessité impérative de modifier en ce sens les accords de Taëf, eux-mêmes anticonstitutionnels. Voir à ce sujet la remarquable étude de Joseph Mayla, alors rédacteur en chef des Cahiers de l’Orient, dans les numéros 16-17 de notre revue.

Ce qui ressort de tout cela, plus que ce triste tableau, c’est désormais l’absence d’un État de droit au pays du Cèdre. Si on lit attentivement les contributions des « héritiers » au présent numéro, leurs propos s’articulent régulièrement autour du confessionnalisme, ce qui nous ramène malgré nous à une citoyenneté communautaire. Mahmoud Berri a même eu le courage de poser la question cruciale : « Est-ce que (à ce stade) le Liban existe ? » Force est de constater que la partition est faite sur le terrain.

C’est en ce sens que les manifestations de la société civile s’apparentent à une révolution. Voilà qu’une jeunesse rejette la citoyenneté communautaire et revient au fondement de ce pays-message qu’est le vouloir vivre-ensemble, c’est-à-dire la reconnaissance du fait que la différence nous enrichit individuellement et collectivement, et qu’elle entretient surtout l’altérité sans laquelle nous n’aurions aucune raison ni légitimité pour exister encore.

« Vous puez ! » scandent les manifestants de Beyrouth à Paris en passant par Montréal, Londres et Washington. Que ce ras-le-bol puisse atteindre la diaspora est de bon augure. Mais cette révolution ne pourra aboutir que si chacun de nous se redécouvre citoyen, c’est-à-dire co-responsable de la cité, et accepte de descendre dans l’arène pour déloger les 128 cloportes qui se sont, une fois de plus, autoproclamés les représentants de la nation, alors qu’ils ne représentent plus qu’une corruption généralisée, une société anonyme à responsabilité très limitée ; et aucun d’entre eux n’a été capable d’appeler un chat un chat.

C’est à partir du moment où le citoyen décide de redevenir ce co-responsable de la cité qu’il doit être, qu’il peut se permettre de dire à ses représentants « dégagez ! » et leur montrer la porte de sortie… sinon celle de la prison !

Antoine Sfeir

[1] Citation tirée d’un article de Georges Naccache paru dans L’Orient du 10 mars 1949, où le journaliste et homme politique faisait référence au choix des chrétiens libanais de tourner le dos à l’Occident et de leurs compatriotes musulmans de renoncer à une grande nation arabe afin de former ensemble un Liban indépendant (Ndlr).

[2] Terme persan de droit musulman chiite signifiant « gouvernement du juriste-théologien » (Ndlr).

À propos Antoine Sfeir
Journaliste, politologue, enseignant, directeur des Cahiers de l'Orient.

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