« Ni l’Iran, ni l’Arabie saoudite n’ont intérêt à embraser le golfe Persique » – L’Opinion, 04/01/16

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Interview : Gilles Sengès – 03 janvier 2016 à 16h24

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L’ambassade d’Arabie séoudite en feu à Téhéran © DR

Pour Antoine Sfeir, analyste du monde arabe, la récente tension entre Téhéran et Riyad relève surtout de la posture. Tandis que les Saoud jouent leur maintien au pouvoir en Arabie saoudite, en Iran ce sont les mollahs qui tentent de défendre leur influence.

L’Arabie saoudite a annoncé dimanche soir la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran. Des manifestants iraniens avaient envahi l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran dans la journée, exprimant la colère de l’Iran chiite au lendemain de l’exécution en Arabie saoudite du cheikh al Nimr, critique du régime. « La vengeance divine va s’abattre sur la classe politique saoudienne », a promis l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution iranienne. La quasi-totalité des 47 hommes exécutés samedi en Arabie saoudite étaient des sunnites condamnés pour des attentats commis par Al Qaïda, mais c’est le sort du cheikh Al Nimr et de trois autres chiites qui a retenu l’attention.

Antoine Sfeir, analyste du monde arabe, dirige Les Cahiers de l’Orient

L’Iran évoque une vengeance divine au lendemain de l’exécution du cheikh al Nimr. Faut-il craindre un conflit avec l’Arabie saoudite ?

Mais nous sommes déjà dans un conflit irano-saoudien ! Ce n’est qu’une escalade supplémentaire. Les deux pays s’affrontent dans tout le Proche-Orient et au Moyen-Orient, que cela soit au Yémen, en Syrie ou au Liban, où le Hezbollah s’oppose à la communauté sunnite en réclamant une meilleure répartition des postes ministériels, sachant que les chiites s’autoproclament la première communauté du pays.

Quelle peut être la politique de rétorsion de l’Iran ?

Outre une accélération des tensions au Liban, cela peut prendre la forme d’une véritable intrusion au Yémen ou d’une plus grande répression à l’intérieur même de l’Iran à l’encontre de la communauté arabo-sunnite, installée essentiellement le long de la frontière avec le Pakistan et l’Afghanistan, dans ce que l’on appelle « l’Arabistan ». Mais ni l’Iran, ni l’Arabie saoudite n’ont intérêt à embraser le golfe Persique.

Il y a beaucoup de posture dans l’attitude des dirigeants iraniens, dans la mesure où ils ont besoin de reprendre un peu la main sur la population. On assiste à une rupture réelle de l’opinion publique avec la classe politique, et particulièrement avec le clergé chiite, au profit du président Rohani.

Il y a, en Iran, un vrai débat aujourd’hui sur les pouvoirs du guide. Doit-il se concentrer sur les seules questions religieuses ou peut-il se mêler de tout, comme le faisait l’imam Khomeini en son temps ? Tout cela intervient alors qu’est prévue en février prochain l’élection des « experts », ceux qui en Iran peuvent élire ou démettre le guide suprême. La posture actuelle de certains membres du clergé rentre dans le cadre de la campagne électorale.

Ces derniers événements devraient bénéficier à Daech…

En tout cas, il ne faut pas s’attendre à court terme à l’émergence d’une coopération irano-saoudienne dans la bataille contre Daech. Cela met fin aux tentatives de rapprochement initiées par le gouvernement Rohani. Maintenant, il ne faut pas oublier que ceux qui se battent aujourd’hui sur le terrain contre les jihadistes, ce sont les Iraniens, et que ceux qui ont financé Daech à ses débuts étaient les Saoudiens… C’est l’histoire de l’arroseur arrosé.

Daech ne va pas manquer, en tout cas, de vouloir profiter de la situation pour accentuer la pression à l’intérieur même du royaume saoudien et lancer des appels à la révolte contre les Saoud et leur « régime corrompu ».

Comment expliquer la subite vague d’exécutions en Arabie saoudite ?

Ce qui ressort de ces exécutions, c’est l’attaque directe contre les chiites. Le cheikh Al Nimr est un symbole. Il avait une aura certaine dans la région orientale de l’Arabie saoudite, là où se trouve le pétrole et où la concentration des chiites est la plus importante du pays. Aux alentours de 30 % de la population, contre une moyenne nationale de 10 %.

Les autres personnes étaient des opposants internes à la communauté sunnite, politiquement moins importants. C’est là où l’on voit la panique qui saisit aujourd’hui le gouvernement saoudien et notamment le fils de Salmane, Mohammed ben Salmane, le prince héritier et ministre de la Défense.

Il faut savoir qu’à l’intérieur de la famille royale saoudienne, les couteaux sont sortis. Onze de ses membres, tous éligibles au trône, ont fait savoir au roi qu’ils étaient mécontents des positions prises par son fils. Ils rendent le ministre de la Défense responsable de l’enlisement saoudien dans le conflit au Yémen et de l’explosion des dépenses militaires.

Quel est l’effet déclencheur de ce durcissement ?

On assiste globalement à un raidissement du régime vis-à-vis de tous les opposants. Les Saoud jouent leur survie, vis-à-vis des Américains qui pourraient les lâcher et vis-à-vis des tribus qui commencent à bouger. Notamment la tribu des Rachid, la grande ennemie des Saoud, plus ouverte, et qui commence à compter de plus en plus de partisans. Ses dirigeants sont exilés entre Londres et Paris. La tribu est menée désormais par une femme, depuis octobre 2014, ce qui est une grande première dans l’histoire de la Péninsule.

Riyad ne risque-t-il pas de s’aliéner aussi ses alliés occidentaux ?

C’est la fuite en avant. L’Arabie saoudite s’inquiète effectivement de plus en plus d’un éclatement de la coalition contre l’Etat islamique, et notamment que les Etats-Unis se rapprochent de l’Iran. C’est ainsi que les Saoudiens sont en train de dépenser un argent fou pour soutenir le parti républicain dans la campagne présidentielle américaine de 2016 !

À propos MJ Sfeir
Communication, Edition, Web Les Cahiers de l'Orient

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