« Il y a une demande de France dans le monde arabe » – Filfax, 22/03/17

logo-filfax-272x90  Par Gilles TRIOLIER – 22 mars 2017
Egypte vive-la-revolution-24.jpgLe soir de la chute de Moubarak, le 11 février 2011, sur la place Tahrir, au Caire (photo Samuel Forey)

.Fondateur et directeur des Cahiers de l’Orient, le politologue et journaliste français d’origine libanaise Antoine Sfeir est l’auteur de multiples essais et conférences sur le monde arabe et musulman et bien connu des téléspectateurs de l’émission C dans l’air sur France 5. Rencontre.

Que reste-t-il des « printemps arabes », six ans après ?

Deux choses principales : les jeunes du monde arabe, qui représentent 70 % de la population, se sont emparés de la rue et ils ne la quitteront plus jamais. Leur parole s’est libérée, et on le voit très bien dans la presse. C’est quelque chose qui est resté, on ne peut pas faire fi aujourd’hui de cet héritage de 2011. Maintenant, ce que sont devenus les printemps arabes, c’est une autre question.C’est-à-dire ? Vous nous parlez de l’aspect positif des choses, et ce n’est pas forcément ce qui saute aux yeux quand on observe ces parties du monde…
Tout à fait. On a vu l’émergence de l’islamisme, du salafisme, mais cela s’explique par tout un passé dont nous sommes redevables et qui nous rend responsables de beaucoup de choses. Par exemple, nos alliances stratégiques avec certains pays, depuis la fin des années 1950. Et ces alliances-là, malheureusement, ont fait que nous avons quasiment livré les sociétés arabes au salafisme.
On entend dans la bouche de certains, que ces printemps arabes auraient finalement fait le lit du jihadisme…
Le lit était déjà fait, prêt avant les printemps arabes. Après le 11 septembre 2001, on a vu déferler sur le monde arabe des ONG américaines qui se sont adonnées au travail social, autrement dit, parce qu’elles étaient dirigées par les Etats-Unis, les réseaux sociaux, Twitter, internet, etc… Ils ont bombardés des posts au sujet des libertés, de la liberté de parole… une véritable machination contre les régimes. Bien entendu, les régimes sont dictatoriaux, durs, partout dans le monde arabe. En premier chez nos alliés, comme l’Arabie séoudite et le Qatar. Or on ne peut pas prétendre abattre les dictatures avec de tels alliés. Donc nous ne sommes ni crédibles ni audibles en tant qu’Occidentaux. Puis nous avons utilisé à plusieurs reprises le terme de croisade, un mot qui a encore une résonance totalement négative de l’autre côté de la rive.
Nous pouvons voir des « hivers islamistes ». Mais en Tunisie, ils se battent toujours.
Le prisme par lequel nous Européens abordons la situation dans le monde arabe serait biaisé ?
Totalement, et souvent par nous-mêmes journalistes. Parce que nous voulons être dans l’air du temps, nous n’allons pas à contre-courant. Nous sommes tous, vous et moi, dans l’immédiatété quotidienne. Nous ne prenons plus la peine de préparer nos reportages, d’étudier nos dossiers, nous jouons souvent au baroudeur. Le résultat, c’est que nous ratons beaucoup de choses. Nous pouvons voir des échecs, des « hivers islamistes ». Mais regardez en Tunisie, ils se battent toujours. En réalité nous ne les aidons pas.
Dans vos propos, on sent poindre une volonté de ne pas noircir le tableau…
Pas vraiment. J’ai l’impression que nous avons tout faux. Je parle pour nous Français et Européens. Au niveau de toutes nos alliances précédentes.
Comment rectifier le tir ? Comment porter un regard différent sur nos alliances ? La situation serait-elle gravée dans le marbre ?
Je pense que l’on peut rectifier le tir, en revenant à nos fondamentaux, en parlant avec tout le monde. On ne ferme pas une ambassade parce qu’on ne s’entend pas avec le chef de l’Etat. Quand je veux appeler Angela Merkel, je prends le téléphone et je lui parle. Ou Trump ou n’importe quel autre chef d’Etat européen. Mais fermer une ambassade ! Rappelez-vous quand François-Poncet a fermé l’ambassade (française à Berlin) en 1938, trois semaines seulement avant la guerre, une guerre mondiale. Une ambassade est là justement pour parler avec ses adversaires.
Doit-on revoir totalement notre diplomatie ?
Avant tout, il faut élaborer une vision. Que voulons-nous faire dans cette région ? Quel est notre rôle à nous, Français et Européens ? Et à partir de là réfléchir aux moyens. Les moyens, c’est précisément garder ou fermer une ambassade. Si nous devions rompre les liens diplomatiques avec les dictateurs ou les régimes forts, il ne resterait qu’une dizaine d’Etats avec lesquels nous aurions des rapports.
Totalement contre-productif à vos yeux ?
Bien entendu. Nous avons sauvé sans aucun doute la population de Benghazi, en Libye, et c’est à notre honneur. Mais nous avons laissé mourir la population de Syrte (longtemps occupée par l’Etat islamique, NDLR). Et depuis six ans, nous continuons à voir en Libye des morts et des blessés, sans nous en sentir responsables… Mais on commence à réfléchir. Les Français ne sont pas des idiots, ils ont le droit de réfléchir.
On parle souvent « des » printemps arabes, alors qu’en fait ils ne semblent pas tous répondre à la même logique. Faut-il les distinguer ?
Vous avez raison. S’il y a un point commun, c’est que 70 % de la population qui avait moins de 30 ans était dans la rue. Mais tous avaient des causes différentes. Chaque pays est à analyser à part.
Il faut du sang et des larmes, comme en Syrie, pour qu’on daigne s’y intéresser…
Et encore. Comment se fait-il que du sang et des larmes en Syrie nous intéresse — et tant mieux — mais que pendant quinze ans la guerre au Liban n’a intéressé personne ? On a décidé que c’était une guerre civile, alors que les huit premières années, ce n’était pas seulement cela.
Vous parliez de la jeunesse. Il semble qu’au-delà des clivages politiques et religieux au sein du monde arabe au moment des Printemps, il y avait surtout une rupture entre jeunes et anciens…
Bien entendu. Les jeunes Syriens en ont assez de la guerre, ils veulent la paix à n’importe quel prix. Peut-être que s’il y a en Syrie des élections sous l’égide de l’Union européenne et des Nations Unies, on aura la surprise de voir Bachar Al Assad réélu au premier tour. Ce serait une catastrophe pour nous.
« Les femmes sauveront le monde arabe »
Quid de la jeunesse égyptienne et tunisienne ?
En Tunisie, elle est formidable. Plus que la jeunesse, ce sont les femmes qui sont formidables. Quand les islamistes de Ennahda sont arrivés au pouvoir, elles sont sorties becs et ongles dans la rue pour le faire reculer le gouvernement sur la citoyenneté et les droits de la femme. Vous verrez qu’elles sauveront le monde arabe. Parce qu’elles sont mères, parce qu’elles sont sœurs, et qu’elles n’envoient pas leurs jeunes au casse-pipe pour satisfaire les égos de tel ou tel. En Egypte, la jeunesse s’est remise à travailler, en constatant qu’économiquement ça n’allait pas aussi bien qu’elle le pensait. C’est la jeunesse aussi qui a mis à la porte Mohammad Morsi parce qu’il a osé toucher à la justice.
Comment ces projets révolutionnaires, ces volontés de renverser la table, pourraient-ils ressurgir dans cette partie du monde ?
Maintenant c’est aux dirigeants de le faire. Et on peut convaincre les dirigeants : ils sont à terre maintenant, on peut leur imposer des choses et faire en sorte qu’ils assouplissent les moyens de gouvernance. Ensuite, on a voulu jouer, nous Français, dans la cour stratégique. Or, on sait très bien que dans cette cour (et n’importe quel étudiant en première année de sciences politiques vous le dira) il y a un seul acteur, ce sont les Etats-Unis d’Amérique.
L’élection de Trump pourra-t-elle bouleverser la donne à ce niveau ?
Je ne crois pas, c’est un marchand et un pragmatique. Il fera du commerce. Mais je reviens sur la France. A partir du moment où on se rend compte que les printemps arabes ont existé, et perdurent d’une certaine manière, nous pouvons jouer un rôle remarquable : nous sommes les seuls, les premiers dans la cour culturelle. Et je vous rappelle que la culture englobe le politique, l’économique, etc… Donc, au lieu de vouloir investir à droite et à gauche dans des gabegies à n’en plus finir, construisons des écoles, des collèges, des lycées, des universités. Fabriquons des francophones à la chaîne. C’est vrai, l’anglais est la langue universelle de la communication, mais ce n’est plus l’anglais de Byron et de Skakespeare, c’est un anglais de sabir, quelconque, incompréhensible aux anglicistes. En revanche, la langue française est restée une langue de formation et de culture. Croyez-m’en : je reviens d’Algérie et tout le monde me parle en français, tout le monde m’écrit en français.
La France pèse-t-elle plus qu’elle ne l’imagine ?
Il y a une demande de France que je n’ai jamais vue auparavant dans cette région, même du temps de Nasser. Mais ça se termine toujours par « Que peut faire la France, elle s’est alliée sur les Etats-Unis… » Il faut qu’on réagisse. Quand j’ai quitté l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, nous étions 2000 étudiants, aujourd’hui ils sont 12 700. Quelle victoire ! Car la francophonie, ce n’est pas seulement la langue. Le français agit sur nos neurones, la francophonie est un mode de vie. Ce que j’écrivais il y a exactement 32 ans dans la charte des Cahiers de l’Orient, à savoir que la France est le dernier lieu privilégié des libertés, est toujours valable aujourd’hui. Et la liberté impose et implique la responsabilité de chacun.
« Il est normal que les printemps aient pris là où il y avait usure du pouvoir »
Pourquoi tous les pays arabes ne se sont-ils pas révoltés en 2011 ? Notamment l’Algérie, dont vous revenez il y a peu.
N’oubliez pas qu’un homme comme Bouteflika représente aussi le ciment de l’Algérie, entre les Kabyles, la langue amazighe, et ce qu’on appelle là-bas les Arabisés. N’oubliez pas non plus que ces pays sont issus de l’empire ottoman. On y a trituré les frontières. En Irak, les Anglais ont voulu avoir tout le pétrole. A chaque fois, ça a été la même chose. Au Liban, où il existe une liberté de presse, la révolution est en quelque sorte permanente. Donc il n’y a pas eu de mouvement généralisé. Il est normal que les printemps aient pris là où il y avait usure du pouvoir – quatrième mandat de M. Ben Ali, quatrième mandat de M. Moubarak…
En Algérie, Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis longtemps également…
En Algérie, et c’est terrible à entendre, on vous dit « arrêtez de nous parler du plan A ou B. Le plan A c’est Abdelaziz, le plan B c’est Bouteflika ». Il y a une demande, mais il y a plusieurs « parties » au pouvoir : l’armée, le parti gouvermental, le FLN et alliés, la présidence. Le seul qui peut faire le lien entre tout cela, pour le moment, c’est Bouteflika. Il est malade, mais moins qu’on le dit en tout cas. Et surtout il est encore « jeune » pour un chef d’Etat. De plus, pourquoi voulez-vous appliquer notre fonctionnement à des gens qui ont un autre système, une autre culture ? Est-ce du néo-colonialisme ? On est en droit de se poser la question.
Un mot sur les journées pour la paix en Normandie. Au-delà de l’intérêt de débattre, quelle est l’utilité, au fond, de ces journées et de la volonté de mettre en place un événement pérenne en Normandie dans les années à venir ?
C’est une idée géniale. Comment connaît-on la Normandie ? Par ses cimetières de la Seconde Guerre mondiale, donc par la mort et la guerre. Le passé, le passif de la Normandie font que la région serait particulièrement bien placée pour aborder ces enjeux. « Si vis pacem para bellum. » Si vous voulez la paix, préparez la guerre. La guerre a eu lieu ici. On a enfin compris qu’elle n’apportait pas de solutions. En Normandie plus qu’ailleurs, parce que ses cimetières sont des symboles. Ceux d’hommes tombés au combat. Il est temps que les hommes se lèvent pour la paix.
Tout le programme des Journées Normandie pour la paix.

À propos MJ Sfeir
Communication, Edition, Web Les Cahiers de l'Orient

3 Responses to « Il y a une demande de France dans le monde arabe » – Filfax, 22/03/17

  1. sylvainfoulquier says:

    Peut-être la francophonie peut-elle aider à promouvoir (en plus de la culture) la laïcité, dans le monde arabe comme ailleurs. N’est-ce pas Antoine Sfeir qui a dit (sur France 5 je crois) « il faut exporter la laïcité  » ? Effectivement ce devrait être un objectif prioritaire.

  2. Ping: « Il y a une demande de France dans le monde arabe » – Filfax, 22/03/17 | Le blog d’Antoine Sfeir | Boycott

  3. Merci Monsieur SFEIR pour la clarté de vos propos

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